LES ARTS VISUELS EN MONTÉRÉGIE / CHARLES DAUDELIN

Un artisan de génie


Charles Daudelin est un artiste immense qui s’inscrit, en compagnie d’Ozias Leduc et de Paul-Émile Borduas, dans la tradition montérégienne d’innover avec génie et passion. En se tenant un peu à l’écart des grands courants idéologiques qui ont bouleversé la culture à partir des années 1940, Daudelin s’est affirmé comme le pionnier de l’intégration de l’art à l’espace public et, finalement, comme un des grands artistes québécois du XXe siècle. Exerçant son talent avec fébrilité et exaltation, il a peint, sculpté, dessiné, créé, tentant d’ajouter, comme il le dit lui-même, sa personnalité aux objets tirés de la nature, les remodelant dans un état de liberté conforme aux rêveries de son imaginaire. Sa feuille de route, servie par une longévité exceptionnelle, est impressionnante, avec près de 150 expositions collectives et une trentaine à titre individuel; ses œuvres, elles, se retrouvent partout, dans les lieux publics, dans tous les grands musées et même au petit écran lors de la remise des Masques, la grande fête annuelle du théâtre. Daudelin, enfin, comme tous les artistes vrais, fut aussi un grand humaniste, sa vie et son œuvre tendant à s’unifier dans une action artistique jamais indifférente aux préoccupations de sa communauté.

L’œuvre de Daudelin est en évolution constante, chaque décennie révélant une facette du talent et de l’imagination d’un artiste en perpétuelle recherche du parfait amalgame entre la matière et l’esprit. Au début de sa carrière, alors qu’il s’adonne surtout à la peinture, Daudelin affirme et développe ses talents artistiques à travers l’influence de quelques maîtres. Le jeune homme est en bonne compagnie. Élève de Paul-Émile Borduas à l’École du meuble, il fréquente aussi l’atelier d’Alfred Pellan, dont l’influence est visible dans ses premiers tableaux. En 1943, lors de l’exposition Les Sagittaires, tenue à la Dominion Gallery, les peintures de Daudelin s’attirent des éloges, dont celles du critique Charles Doyon qui les juge exceptionnelles.

Entre 1944 et 1948, la formation artistique du jeune créateur se continue au contact de nouveaux mentors, entre autres Fernand Léger, un peintre français installé à New York qui enseigne à Daudelin à jouer avec l’espace, les formes et les couleurs, bref à déconstruire pour recréer. En 1946, lorsqu’il expose ses premières sculptures à Montréal, on sent chez lui l’influence du cubisme et du surréalisme, mais il montre tout de même suffisamment d’originalité pour qu’on remarque l’aspect novateur, révolutionnaire même, de sa sculpture. À Paris, entre 1946 et 1948, la fréquentation du sculpteur cubiste Henri Laurens ajoute encore au bagage créatif de Charles Daudelin.

À son retour au Canada, en 1948, Daudelin protège son indépendance d’esprit en se tenant loin du débat qui agite le monde culturel québécois, débat dont les manifestes Prisme d’yeux, qui origine du groupe de Pellan, et Refus global, de Borduas et ses supporteurs automatistes, font la synthèse. Au cours des années 1950, Daudelin exprime son talent et affirme sa place unique dans l’art québécois en produisant des décors pour le théâtre, des affiches, en illustrant des livres et en exerçant la sculpture grâce aux marionnettes de son castelet ambulant.

 
 Repères biographiques

À la faveur de l’engouement pour l’art public qui se développe au Québec à partir du début des années 1960, la carrière de Daudelin s’oriente vers la conquête de l’espace collectif. À cette évolution de sa pensée créatrice correspondent nécessairement de nouveaux matériaux, aptes à relever les défis de l’intégration de l’art à l’architecture urbaine. Ici, le fer, l’acier, le bronze et le verre deviennent les alliés du créateur, l’aidant à humaniser la ville. Dès lors, travaillant avec les plus grands architectes, Daudelin participe à la construction de la cité et laisse partout la marque de son talent. Aucun projet ne rebute son imagination : banques, églises, édifices gouvernementaux, églises, parcs, bibliothèques, on le rencontre dans toutes les sphères de l’activité urbaine. En s’intégrant à l’espace et à la vie des villes, ses œuvres ajoutent du sens à l’existence collective des hommes.

Quelques-unes des plus remarquables réalisations publiques de Daudelin s’expriment grâce au bronze et à la fonte, comme Poulia (1966) et Polypède (1967). À la fin des années 1960, la recherche qu’il poursuit sur le cube se reflète dans ses sculptures monumentales; Allegrocube (1973), installée au palais de Justice de Montréal, illustre parfaitement cette tendance. Parallèlement à sa réflexion sur le cube, Daudelin s’intéresse à des formes sculpturales beaucoup plus aériennes, qu’il aime voir interagir avec les éléments naturels par leur mobilité. C’est à ce jeu que se prête Éolienne V (1983), au Palais des congrès de Montréal.

Au début des années 1980, Daudelin, pour qui l’art religieux n’a pas de secret, est chargé de remplacer Jordi Bonet, mort prématurément, pour refaire le retable de la chapelle du Sacré-Cœur de la basilique Notre-Dame, détruite par un incendie en 1978. Puis, la renommées du sculpteur retentit sur la scène internationale lorsqu’il installe Embâcle sur la Place du Québec, à Paris.

Charles Daudelin est demeuré actif jusqu’à sa mort, la maladie qui l’affligeait ne pouvant briser sa détermination à créer. Cet homme, qui a fabriqué de simples marionnettes et des œuvres monumentales avec la même passion, n’a jamais travaillé que pour lui-même : il a privilégié la transmission du savoir par l’enseignement, mais aussi par l’exemplarité de son art où se condense l’expérience d’une vie de recherche et de travail. On dit qu’à la fin de ses jours il n’aurait exprimé qu’un seul regret, c’est que rien dans sa ville natale, Granby, ne témoigne de son œuvre.

 
 Collections publiques de Charles Daudelin