Des élèves de couleur au Séminaire (2)


Par Jean-Noël Dion
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 8 mars 2006.

Dominique Gaspard, l’auteur de l’article sur les élèves noirs au Séminaire, fait partie du contingent d’élèves avec Miller et Pye, envoyé par les prêtres missionnaires de Baltimore. Le révérend Uncles, un ancien élève de Saint-Hyacinthe, écrit à l’abbé Choquette le 30 août 1905 pour dresser le portrait du jeune homme et adresser une lettre de recommandation. « M. Gaspard a étudié le latin pendant deux ans ; il a traduit plusieurs chapitres De Bello Gallico. Quant au français, c’est sa langue-mère ».


L’abbé Athanase Saint-Pierre laisse aussi une description de l’élève louisianais, avec tous les préjugés de l’époque. Cependant son témoignage est précieux puisqu’il rappelle les difficultés d’intégration du jeune homme. « Il était beaucoup plus nègre que Uncles. Il avait alors plus de quinze ans et il avait commencé ses études dans son pays natal puis il entra en méthode… Il fit des progrès sensibles. Venu de si loin, il passait ses vacances à Saint-Hyacinthe et il servait les tables au cours de retraites. Il finit son cours à l’époque des grandes fêtes du centenaire du collège en juin 1911. Il faisait partie de la fanfare et de l’orchestre, ne jouant pas seulement le tam-tam accoutumé aux gens de sa couleur. Puis parce que nègre, il n’en était pas moins affectionné de ses condisciples. J’ai lu avec plaisir ce qu’il a écrit sur la façon dont les gens de couleur sont traités au collège de Saint-Hyacinthe par les catholiques canadiens-français. Et dans son cœur, ces derniers occupent une place autre que les blancs des États du Sud.

Son cours classique terminé, Dominique Gaspard se crut appelé à la vie religieuse, peut-être aux fonctions de missionnaire auprès des hommes de sa race et il demanda son entrée dans l’ordre de Saint-Dominique, son saint patron. Ce fut presque une révolution au couvent de Saint-Hyacinthe avant d’admettre un noir à revêtir la robe blanche des dominicains. La première impression passée, on se ressaisit, la répugnance devint moins forte et on l’accepta d’autant plus que le sujet était précieux et nullement à dédaigner sauf pour la couleur de son visage. Par malheur, il ne persévéra point. Il sortit du couvent pour étudier une profession libérale à Montréal.

En 1913, Dominique Gaspard subissait avec succès l’examen sur toutes les matières enseignées pendant la première année des études de la médecine à l’Université Laval de Montréal. Comme prédicateur, il eut pu se présenter devant blancs et noirs. Comme médecin, beaucoup de mères le craindront pour leur progéniture ».
M. Gaspard étudia la médecine durant deux ans puis s’enrôla pour la guerre en mars 1915.

L’hospitalité des prêtres du collège maskoutain semble marquer la plupart des élèves. Uncles qui revient en son Alma Mater en 1905 et qui rencontre les élèves Miller et Gaspard qu’il a fait envoyer à Saint-Hyacinthe, « leur parle longuement de son « cher Séminaire », de ses « bons maîtres » et de ses « gentils condisciples ». Il insista sur le bon esprit qui régnait parmi les élèves de son temps. « Déjà nous sentions que nous n’avions rien à craindre des Canadiens Français et catholiques ; nos yeux ne seraient plus les témoins des injustices si fréquentes que nous avions constatées dans le sud des États-Unis.

À notre arrivée au Séminaire, raconte toujours Gaspard, nous reconnûmes avec joie que la manière d’agir des écoliers d’autrefois n’avait pas changé. Depuis lors nous n’avons cessé de nous convaincre que les institutions catholiques au Canada français ne connaissent pas de race supérieure ou inférieure, que l’écolier noir y jouit des mêmes privilèges que ses condisciples blancs. Les élèves noirs ne sont pas forcés de s’y tenir à l’écart et de dédaigner la porte de devant pour entrer par une porte latérale, comme leurs nationaux sont condamnés à le faire dans certaines églises catholiques de la Louisiane et d’autres états du sud. En un mot, ils sentent qu’ils ne sont pas dans la maison des intrus simplement tolérés ».

Le Séminaire de Saint-Hyacinthe est perçu comme un véritable petit paradis où l’on semble démontrer une certaine pensée libérale qui se distingue des positions racistes ou ambiguës. Les élèves noirs ne sont pas considérés comme des citoyens de seconde zone. Ils sont intégrés aux classes, aux associations, aux activités et aux jeux.

Selon Daniel Gay, dans son ouvrage Les Noirs au Québec, 1629-1900, (Éditions Septentrion), cette pensée est aussi partagée par Louis-Antoine Dessaulles et ses amis intimes, « dont les sympathies envers les esclaves noirs américains et leur lutte en faveur de l’abolition de la servitude étaient publiques et constantes » (p. 336). Une sorte d’humanisme voire un certain multiculturalisme s’était donc installé au collège plutôt qu’un nationalisme ethnique, fort répandu et bien détestable.


Photo:
Dominique Gaspard, vers 1911, photographe inconnu.
Collection Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH001.

Cet article est le dernier d'une série de deux.

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