La Grippe espagnole (2)


Par le Dr Jean Lafond
Publié dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe le 12 novembre 1997


Quelques mots des symptômes, des graves complications et du traitement, minime alors possible de la grippe espagnole.


Au début de la maladie: écoulement nasal, accompagné de rougeur à la gorge et à la trachée, sensations de piqûres dans la gorge avec toux opiniâtre mais sans expectoration. Fièvre surtout le soir et sensation de faiblesse. Normalement les signes aigus pouvaient durer quelques jours et tout rentrait dans l’ordre en l’espace d’une semaine.


Mais très, très souvent, le germe, bacille de Pheiffer s’implantait en un point déterminé de l’organisme et provoquait des complications redoutables qui mettaient la vie en danger et souvent causaient la mort.


Ces complications étaient:
1) d’ordre cérébrale = méningite foudroyante;
d’ordre pulmonaire : broncho-pneumonie, pleurésie souvent purulente;
2) d’ordre gastro-intestinale: vomissements-diarrhées, déshydratation et perturbations des électrolytes: sodium et potassium;
3) d’ordre asthénique: grande faiblesse progressive physique et intellectuelle. L’une ou l’autre de ces complications entraînait la mort dans la moitié des cas.


Y-avait-il un traitement efficace: très peu si ce n’est aucun en 1918. La liste des médicaments à effet spécifiques se résumait à zéro. Les sulfas et les antibiotiques n’existaient pas encore. Les sulfas ont été utilisés les premiers vers 1937 et la pénicilline, le premier antibiotique, découvert en 1928 fut mis sur le marché en 1944, après de multiples travaux et expériences pour utilisation chez les humains.


Tout ce qui semblait avoir une certaine valeur médicamenteuse a été essayé; les marchands ne suffisaient pas à vendre carrés de camphre qu’on portait sur le thorax et dont les odeurs remontaient au nez ou à la bouche, les liniments, les emplâtres, les baumes analgésiques, les sirops contre la toux, l’alcool camphrée en friction, mais paraît-il c’est la térébenthine, en gargarisme ou en inhalations, qui gardait la fine pointe de la popularité: on assurait qu’elle était un remède miracle qui toutefois était difficile d’emploi chez les enfants.


Le whisky fût très populaire et très apprécié: on le recommandait pour ses propriétés médicinales ce qui enthousiasmait les «leveurs de coude» qui profitaient de plusieurs rasades quotidiennes pour prévenir la maladie, disaient-ils.


Le plus souvent, le whisky était de fabrication artisanale et clandestine. Dans les campagnes, près de chez moi, à Acton Vale, dans un rang de Sainte-Christine, on le distillait sous le nom de «bagosse». Les anglais Glendeling et Yates distillaient du «Moonshine». Un jour, je demande à Tom Yates, pourquoi Moonshine ? « C’est que My kid quand tu en prends plusieurs verres the moon shines for you, qu’il fasse jour ou nuit ». Ils étaient deux originaux que mon père et moi aimions bien.



À Québec, comme moyen de prévention croyez-le ou non, mais je l’ai lu on a même lavé et désinfecté les tramways durant la nuit. Cette méthode extrême dont on a beaucoup ri malgré l’épidémie si triste n’a pas duré longtemps, car cette forme de prévention a été commencée au plus fort de l’épidémie et on a pensé avec raison qu’elle ne rendait pas service.


J’ai relevé une annonce de la Compagnie « D’eau de Riga » énumérant les mesures à prendre pour prévenir la maladie et en enrayer les ravages, toutes les recommandations qui suivent étaient faites par les médecins à leurs malades.

1) Soyez prudents, ne vous énervez pas et suivez les règles d’hygiène.
2) Évitez les foules, les réunions, les rassemblements qui favorisent la contamination
3) Respirez l’air à pleins poumons, par le nez surtout.
4) La nuit tenez ouverte la fenêtre de votre chambre et, celle de votre bureau le jour
5) Ayez une nourriture soutenante et facilement digestible.
6) Lavez-vous les mains avant chaque repas.
7) Employez un gargarisme salin, matin et soir. N.B. l’eau de Riga est riche en sel.


On pourrait dire que ces recommandations sont toujours d’actualité, dans les cas de grippe ordinaire.


Certains avis souvent partent d’un bon naturel mais ne collent pas à la réalité. En voici un: le 15 octobre au plus fort de l’épidémie, le Collège des médecins (aujourd’hui la Corporation professionnelles des médecins) adressait à tous ses membres une lettre circulaire qui leur rappelait les principes de la prévention à part les soirs d’hygiène on disait « existence régulière, sans excès, avec sommeil normal et tranquillité d’esprit. » Ceux qui avaient rédigé ce programme n’étaient sûrement pas des praticiens dérangés jour et nuit par des appels téléphoniques et fourbus par les visites à domicile et l’examen des malades au cabinet de consultation, tôt le matin et tard le soir. Ces conseils démontraient le fossé, qui déjà, séparait les administrateurs de la médecine de ceux qui la pratiquaient.


Malgré ces conseils impossibles à suivre et à cause du travail inlassable, 30 médecins succombèrent de la grippe espagnole dont 18 n’avaient pas atteint leur 35e année, donc dans la fleur de l’âge et avec un avenir rempli de promesses.


Illustration:
Groupe d'hommes non identifiés qui veulent se soigner au whisky! Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH085 Studio B.J. Hébert.


Cet article est le deuxiéme d'une série de cinq.


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