La rue Rosalie


Par Philippe Pothier
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 31 mai 1975


Cette jolie rue de Saint-Hyacinthe, bordée par les grands ormes du parc Dessaulles, tenait son nom de l’épouse du seigneur Jean Dessaulles, née Rosalie Papineau, elle-même sœur de Louis-Joseph Papineau, le grand patriote de 1837. Elle débute au « Mont d’or » et se termine à la gare du chemin de fer. D’après le procès-verbal des rues (5 octobre 1888) elle « commence sur le côté sud de la ligne du chemin de fer du Grand Tronc et se continue jusqu’à la rue Girouard, sur une largeur de trente-trois pieds ». Aujourd’hui elle se nomme rue de l’Hôtel-de-Ville.


Dans les premières années du siècle, de magnifiques maisons victoriennes l’encadraient du côté est à partir de la rue Girouard. Il en reste encore quelques-unes. Parmi les citoyens en vue qui y ont résidé à l’époque de mon enfance, il y avait le docteur Gaston Lapierre, devenu plus tard l’un des plus célèbres pédiatres de Montréal. Il demeurait sur l’emplacement de l’édifice actuel de l’Hôtel de ville. Vers le nord habitaient le docteur Émile Saint-Jacques (qu’il ne faut pas confondre avec le docteur Eugène Saint-Jacques, ancien maire de la ville), l’avocat Aimé Gendron, père du grand criminaliste Lucien Gendron, les marchands Henri Sicotte, Jules Richer et Arthur Séguin, le notaire Elzéar Chabot, le greffier de la ville Solyme Carreau et le courtier d’assurance Edmond Duckett.


Mon père avait loué de M. Jules Richer vers 1907 une coquette maison de briques à pignon et à deux étages avec galerie en façade tout près du trottoir. Elle faisait face au sinistre mur de pierre qui entourait la cour de la prison.


Tout à côté de la maison se trouvait un minuscule parterre où poussait un peu d’herbe envahie par le plantain et le pissenlit. Il n’y avait qu’un seul arbre, un érable d’assez bonne taille que mon père entaillait au printemps. En été, nous allions tous les deux le soir déraciner des pissenlits, non pas pour en manger les feuilles, mais pour faire une tisane avec les racines qui, selon les herboristes, avait une certaine vertu contre la maladie et servait à purifier le sang. C’était amer à faire grimacer.


Notre maison donnait sur la face latérale du Palais de Justice et du logement du geôlier, le vieux père Benoit, qui avait la garde des prisonniers dont on pouvait voir les fenêtres des cellules munies de barreaux de fer par-dessus le mur du préau. Des marguerites fleurissaient dans le champ entre le mur et la rue. Près de la porte d’entrée, il y avait une balançoire à deux bancs où les vieilles filles Benoit venaient se bercer le soir sous un arbuste de lilas.


À l’intersection de la rue Dessaulles, dans l’assiette de la rue, se trouvaient d’immenses trappes en bois garnies de pentures ferrées qui fermaient un réservoir souterrain. Lorsque les voitures y passaient, l’on entendait le bruit sourd des sabots des chevaux et le roulement des roues aux jantes bardées d’acier. Plusieurs de ces citernes avaient été aménagées en différents points de la ville, dont une beaucoup plus grande, sur la rue Girouard, face au parc Dessaulles. Elles servaient de réserve d’eau pour la brigade des pompiers au cas d’incendie dans le voisinage. Les pompes à vapeur pouvaient y tirer une énorme quantité d’eau sur place au lieu de la remonter de la rivière qui était encore assez éloignée de la haute ville. Quand, quelques années plus tard, la distribution de l’eau fut améliorée par un nouveau réseau et l’installation des bornes-fontaines, les réservoirs furent remplis et l’on fit le pavage des rues.


La rue Rosalie était l’une des artères les plus achalandées de la ville. Elle conduisait à la gare. Tout le monde voyageait par chemin de fer car il n’y avait aucun autre moyen de transport à longue distance à cette époque. Le seul trottoir qui longeait cette rue était rempli à toute heure de gens pressés portant des valises de tous genres qui se hâtaient dans les deux sens.


Vers cinq heures, il y avait au moins une dizaine de trains qui arrivaient et partaient soit du côté de Montréal, de Québec, de Sherbrooke et de la côte du Maine. Vers 1910, une vingtaine de convois passaient par Saint-Hyacinthe sans compter les trains de fret. Quelques-uns avaient leur nom comme « le Local, le Nicolet, l’Express Maritime et l’Océan Limitée ». Deux immenses tableaux noirs étaient accrochés à la devanture de la gare où l’on écrivait à la craie le numéro du convoi, sa destination et sa provenance, l’heure de l’arrivée et du départ ainsi que le retard prévu. L’un servait au trafic vers l’est et l’autre vers Montréal.


Le « Local » partait tous les matins vers sept heures de Sainte-Rosalie pour Montréal. Il revenait à midi, repartait un peu avant deux heures pour rentrer à l’heure du souper. Le père Casavant et son assistant, le grand Hétu, les contrôleurs du train, étaient des personnages connus de toute la population et sont restés, légendaires dans la région. Le petit village de Sainte-Rosalie, à quelque trois milles de Saint-Hyacinthe, était alors un centre ferroviaire important avec d’immenses ateliers de réparation et plaques tournantes pour locomotives. C’était un point de jonction très occupé qui divisait la ligne du Grand Tronc allant vers Sherbrooke et les États-Unis, et celle de l’Intercolonial qui se rendait jusqu’à Halifax en passant par Lévis et Québec. La petite ligne du Pacifique Canadien desservant Farnham et Saint-Guillaume passait aussi à Sainte-Rosalie.


Tous les hôtels de la ville avaient leur omnibus, sorte de char à bancs avec toit et petites fenêtres sur les côtés, marchepied et porte à l’arrière. Les cochers, soit pour ne pas manquer le train ou pour l’honneur de la maison, entreprenaient des courses et poussaient leurs chevaux au galop dans un nuage de poussière et un vacarme infernal dignes des arènes et des quadriges de l’Empire romain. Je vois toujours le charretier de l’Hôtel Canada, « Tit Ange » Jarret, fouettant sa monture à tour de bras et vociférant des encouragements de sa voix éraillée.


Il y avait aussi des voitures de louage que l’on nommait « voitures de charretier ». L’été, l’on se servait des victorias à deux bancs face à face avec marchepieds de chaque côté, lanternes et garde-boue, montées sur quatre roues caoutchoutées et munies d’une capote en tissu imperméable. Les banquettes recouvertes d’un capitonnage de cuir manquaient souvent de rembourrage et l’on sentait les ressorts sous le siège. L’hiver, on changeait de modèle. C’était, soit la victoria d’été montée sur patins avec de larges couvertures en peau de vache retombant sur l’arrière, soit le cab ou carrosse fermé avec portes latérales percées par une fenêtre. On les appelait des « carrioles ». On pouvait toujours reconnaître ces voitures sans les voir par le carillon de leurs grelots qui sonnaient clair ou à l’étouffée selon que le temps était limpide et sec ou humide et neigeux. C’était le charme de cette époque que d’entendre tinter ces clochettes dans la neige, dans le soleil du matin ou le silence du soir. Jusqu’au Bon Dieu qui voyageait en voiture de charretier. Tôt le matin, le prêtre allait donner la communion à un malade ou à un mourant. Le cocher tenait à la main une petite sonnette qu’il agitait au passage d’un piéton qui se jetait à genoux sur le trottoir et faisait un signe de croix…


La rue Rosalie résonnait du sifflement des locomotives et du tintement de leurs cloches car toutes s’arrêtaient ici pour y faire le plein d’eau. Il n’était pas facile de s’y habituer à dormir. La rue Laframboise voisine n’était pas moins bruyante. Les deux hôtels près de la gare et leurs tavernes ainsi que le Grand Hôtel au bout de la rue, le bureau de vente des billets de chemin de fer, le bureau du télégraphe et des colis express, des restaurants, des épiceries et une importante entreprise de voitures de louage apportaient à cette rue l’animation d’une artère de grande métropole.


Maintenant la rue Rosalie est devenue silencieuse. On peut y dormir paisiblement. Le progrès a donné à ses riverains la tranquillité.


Photo:
Vue du Palais de Justice du côté de la rue Rosalie lors de sa démolition en 1961.
Collection Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe.