Le grand bac de Saint-Denis (2)



Par Jean-Baptiste Phaneuf
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 8 décembre 2004.



La construction du grand bac de Saint-Denis compte parmi les souvenirs que j’ai conservés de ma jeunesse. Au milieu de la décennie 1930, la traverse était vendue à Danis Chaput de Verchères qui s’est associé à ses fils. Une de ses premières actions fut la construction d’un nouveau bac, plus spacieux et de plus grande capacité que celui en usage. On avait installé le chantier au haut de la côte, sur le terrain de la fabrique, tout près du croquet. On y travailla une partie de l’hiver. La bénédiction a eu lieu le 30 mai 1939.



Ce grand bac était de bois, de madrier de pin embouffetés sans doute. Son pont couvrait une surface qui pouvait accommoder toute la longueur. Du côté sud, deux solides poteaux, hauts d’un mètre environ et placés à quelque huit pieds des extrémités, étaient couronnés chacun d’un groupe de poulies, une horizontale et quatre verticales, qui laissaient passer le câble d’acier et retenaient le grand bac contre les méfaits du courant et le guidaient dans sa trajectoire.

À chacune des extrémités, des portes comme on disait, des panneaux longs de la largeur du bac et larges de cinq pieds, étaient reliés à la structure de l’embarcation par de solides pentures en fer forgé, cintrées par une longue tige métallique pour assurer le déploiement des portes. Ces portes servaient à prévenir les accidents, mais leur rôle important était de faire le lien entre le bac et son quai lors de l’embarquement ou de la descente des voitures. Leur niveau était réalisé grâce à un treuil manuel qui se voyait fixé à un poteau du côté nord du bac, près de l’extrémité. Au côté opposé correspondait un poteau vide pour laisser courir le contrepoids. Au milieu, toujours du côté nord, une structure de bois étroite, au toit incliné, faisant saillie au-dessus de l’eau, à l’extérieur de l’embarcation.


Cette cabine abritant le groupe de propulseurs, deux moteurs d’automobile, probablement des V8, qui actionnaient chacun une hélice à l’extrémité d’un arbre de transmission. Un moteur servait au trajet vers Saint-Antoine et l’autre vers Saint-Denis. Ces moteurs démarraient à volonté grâce à des batteries qui, la nuit, facilitaient l’éclairage bien meilleur que celui fourni autrefois par des fanaux à l’huile de charbon.


C’est ce bac qui fut le témoin, au début des années 1940, d’un incident qui aurait pu être catastrophique. Cyprien était le fils de la veuve Dragon qui demeurait sur la rue Saint-Denis près du tumulus. Il avait l’habitude de prendre ses vacances chez sa mère. Amateur de pêche, il avait un petit hors-bord Evinrude qu’il utilisait sur une chaloupe Verchères. Un jour qu’il allait, avec un groupe de jeunes, se baigner à la Grosse Île, par distraction, il avait laissé la chaloupe s’engager juste derrière le bac qui filait vers Saint-Antoine. Et arriva ce qui devait arriver : le câble qui s’enfonçait força les occupants à se pencher pour ne pas être fouettés par ce dernier. Le moteur restant immobile fut accroché et le poids du câble faisait enfoncer la chaloupe dont la proue s’élevait. Voyant le danger, Cyprien dévissa les vis du moteur et le laissa glisser à l’eau. La chaloupe reprit sa position normale au soulagement de l’équipage qui menaçait d’être jeté à l’eau. Le moteur fut perdu mais les occupants furent sauvés.

La saison du grand bac était longue : elle s’ouvrait avec le départ des glaces et se terminait avec l’apparition des premières couches de glace sur la rivière. C’était un travail de longue haleine puisque le passeur était en fonction 24 heures par jour et sept jours par semaine. S’il était agréable de faire la traversée par beau temps alors que le paysage était splendide, il n’en était pas de même les jours de pluie et de grands vents du nord qui faisaient tanguer l’embarcation.


Les Chaput ont vendu la traverse à un monsieur Perron qui a rempli la fonction de passeur de nombreuses années. J’avais alors quitté Saint-Denis.


L’été dernier, j’ai voulu revoir le grand bac et raviver des souvenirs de ma jeunesse. Quel changement ! Le chemin de la côte conduisant au grand bac est complètement couvert d’asphalte. Le grand bac, de surface agrandie, est tout de métal et fut construit dans un chantier naval ; il n’a plus qu’un seul moteur qui actionne les hélices dans un sens ou dans l’autre. Le câble de retenue n’est plus sur des poteaux, mais glisse à la hauteur du pont. Le travail du passeur est facilité : les portes se manœuvrent à l’aide d’un treuil motorisé et l’ancrage au quai ne se fait plus à l’aide d’une lourde chaîne mais se fait sur le câble de retenue. Même le paysage à quelque peu changé.

Autre temps, autre façon de vivre.


Photo:
Vue du grand bac s’approchant de Saint-Antoine.
Source: Collection J.-B. Phaneuf.


Cet article est le deuxième d'une série de deux.


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