Le travail durant les vacances


Par Philippe Pothier
​Publié dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe le 20 mai 1992.


Tout comme de nos jours, plusieurs jeunes étudiants de mon temps, avaient de l’emploi durant les vacances.


Il était plus facile de le trouver dans le métier du père. Ainsi certains de mes compagnons tels : Robert Lafrance travaillait au magasin de gros de son père, il effectuait la livraison. Eugène Marchand faisait sécher des chaussettes à la petite tricoterie de son père sur la place du Marché à foin. Ben Benoît s’occupait de l’administration des nombreux logements de son père. Georges Lussier faisait les vacations à la Cour pour l’étude légale de son père.


Quant à moi, pendant un été j’ai travaillé à la manufacture Maple Leaf Overall, rue Mondor. Cette industrie était la propriété de monsieur Edmond Charron qui avait déménagé sa petite usine de Saint-Denis à Saint-Hyacinthe.


L’on y confectionnait des salopettes de toutes sortes, des vareuses, des “frocs” ainsi que les gros pantalons de travail. J’étais employé au département de l’emballage. Nous devions remplir des caisses de marchandises à même le stock pour satisfaire aux commandes des grossistes à travers le Canada et des grands magasins de détail.


Mon patron immédiat était Émile Brousseau, oncle de Bernadette [une copine au club de tennis Les Compagnons]. Nous étions trois employés avec le père Brousseau. Mon compagnon de travail était un nommé Camille Rousseau, frère du juge Maurice Rousseau.


J’ai commencé au salaire de cinq dollars par semaine, dix heures par jour, du lundi au samedi à midi. Je fus bientôt augmenté à sept dollars.


Je me rappelle que dans l’après-midi, la faim nous prenait. Chacun à tour de rôle allait chercher des beignes à la gelée chez le pâtissier Didace Rodier, ainsi que des liqueurs douces.


Pour manger nous devions nous enfouir au fond d’une caisse pour ne par éveiller l’attention du père Émile et lui laisser échapper un “torrieux”. Incroyable de nos jours, ce manège était pourtant un rituel obligatoire. Nous étions loin de la pause-café, où des cantines ambulantes circulent sur les lieux de travail et offrent un choix varié de produits alimentaires.


Ce travail durant les vacances nous rapportaient une petite fortune de quarante à cinquante dollars.  Bien sûr, ce genre de travail n’était disponible qu’à un certain âge, soit vers douze ou treize ans. Avant cela les vacances se passaient en jeux de toutes sortes et aussi je me souviens très bien que nous allions dans la famille de mon père, chez l’oncle Médéric qui demeurait sur une ferme à La Banlieue [près de Trois-Rivières].




Je vais vous raconter de quelle façon nous passions nos journées à cette ferme. Les hommes coupaient le foin, le ratissaient pour en faire des andins qui étaient ensuite ramassés en “veilloches”. un brancard passait dans les rangées et les “veilloches” étaient montées sur la charge à bout de bras. Un homme fort pouvait prendre une “veilloche” d’une seule fourché.


Aux enfants était confiée la tâche de faire des “liens”. Nous devions prendre dans la “veilloche” une bonne poignée de brins dont on enroulait le bout sur un petit bâton rond et l’on tirait tout en faisant tourner le bâton. Le foin suivait et s’allongeait en s’entortillant comme la laine d’un ballot sur le peigne de la carde. Lorsque le cordon était assez long pour la grosseur du tas, on en tordait l’extrémité pour empêcher qu’il se déroule et on l’étendait sur le sol. Des hommes suivaient qui passaient la bande sous le mulon et l’attachaient d’un seul tour.


Quand venait la récolte de l’orge, on nous employait à faire des javelles. On disait des “stouques”. Il fallait ramasser des tiges à la brassée et les placer debout, appuyées les unes sur les autres, l'épi au sommet. C’était l’ouvrage le plus désagréable de nos travaux des champs. Les barbes pénétraient jusqu’à la peau et provoquaient une violente démangeaison.


Les vacances que j’ai passées chez les soeurs et frères de mon père  demeurent gravées dans mon souvenir jusque dans les moindres détails et furent des temps très heureux.


Photo:
La récolte à Saint-Prime. Le Monde illustré, Vol 11 no 538, 25 août 1894,p. 198.