Le tunnel Sainte-Anne (1)


Par David Bousquet


Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 10 mars 2011.


C’est avec grand émoi que la population maskoutaine apprit, le 11 mai 1935, la nouvelle du tragique accident ferroviaire qui causa le décès d’un des hommes d’affaires les plus en vue de notre ville, Monsieur J.-O. Gareau, président et gérant de la compagnie E.T. Corset. La collision se produisit au passage à niveau de la rue Laframboise. Selon le Courrier de Saint-Hyacinthe : « M. Gareau avait travaillé une partie de la soirée à son bureau, qui se trouve au nord des voies du chemin de fer. Comme il retournait chez lui en automobile, il ne vit pas venir le train qui arrivait de Sherbrooke et qui s’apprêtait à entrer en gare. Il venait de s’engager sur la traverse quand la locomotive du train heurta sa voiture qui tourna deux ou trois fois sur elle-même. » Monsieur Gareau, âgé de 71 ans, fut transporté d’urgence à l’Hôpital Saint-Charles afin d’être soigné pour de multiples lésions dont une fracture à la jambe droite. Malheureusement, un mois plus tard, il succomba à une syncope lors de sa convalescence.


Depuis un certain temps déjà, il était question de la sécurité au passage à niveau de la rue Laframboise. Toutefois, tel que mentionné dans une lettre du député de la Chambre des Communes, Monsieur Théophile-Adélard Fontaine, l’accident semble avoir accéléré les efforts à l’égard de la « suppression d’un passage à niveau que nous avons en plein coeur de ma cité de Saint-Hyacinthe, sur la voie du C.N.R. et dont nous demandons la suppression depuis longtemps déjà, parce qu’il offre une cause de danger constant. » Aussi, dans cette lettre adressée à la Commission des Chemins de Fer, il prend soin d’évoquer le décès de « l’un de nos manufacturiers locaux » et d’indiquer que « ce passage à niveau se trouve tout près de la gare et dans le voisinage immédiat de plusieurs manufactures importantes ». D’où l’urgence de le faire disparaître.


Malheureusement, ces premières démarches sérieuses furent freinées par la réponse de la Commission des Chemins de Fer du Canada estimant « qu’il en coûtera 310 000 $ pour construire un viaduc à cet endroit outre le montant des dommages estimés à 50 000 $ soit un total de 360 000 $. » De plus, la Commission juge que le passage à niveau est bien servi du point de vue de la sécurité, ce à quoi le conseil municipal répond qu’il regrette de différer d’opinion avec la Commission au sujet de la sécurité de ce passage à niveau mais qu’il n’insistera pas davantage, pour le moment, sur l’opportunité de construire le viaduc projeté.


Il faudra attendre un deuxième décès, celui de Mlle Yvonne Grondin, survenu le 18 janvier 1938, pour que la volonté politique s’engage véritablement sur la voie de la réalisation. Ainsi, lors de la séance publique du 7 février 1938, le conseil municipal adopte une résolution proposant « que le gouvernement fédéral soit prié de largement contribuer (…) au coût de la construction d’un viaduc sur la rue Laframboise dont le conseil souhaite l’édification dans le plus court délai possible. »


Cependant, une rencontre entre le député de Saint-Hyacinthe-Bagot et Messieurs Lazure, chef de gare du C.N.R et Lafontaine, inspecteur de la Commission des Chemins de Fer s’avérera beaucoup plus déterminante et viendra modifier irrémédiablement le projet de tunnel. Dans une lettre transmise au conseil municipal, Monsieur T.-A. Fontaine dévoile cette nouvelle idée : « Ces deux messieurs m’ont parlé d’un autre projet relativement à cette même affaire, à savoir, la construction d’un viaduc un peu à l’ouest de la gare, c’est-à-dire, entre la gare et la rue Saint-Anne, projet qui, dans leur opinion, serait beaucoup moins coûteux qu’un viaduc à la rue Laframboise même. » Cette possibilité viendrait donc résoudre la dernière grande difficulté : celle des finances.


Dans une autre lettre écrite en réponse à une interpellation de la Chambre de Commerce de Saint-Hyacinthe, le député de la Chambre des Communes explique que l’ingénieur de la ville est actuellement à préparer un rapport et des chiffres et qu’une requête devra incessamment être produite auprès de la Commission des Chemins de Fer par la municipalité. Fort heureusement, « l’Honorable Monsieur Bouchard s’intéresse grandement à ce projet. » (Il s’agit ici de T.-D. Bouchard, maire de Saint-Hyacinthe et chef de l'Opposition officielle à l'Assemblée législative)


Enfin, le 2 mai 1938, le conseil municipal « prend connaissance d’un rapport de l’ingénieur concernant l’endroit qu’il recommande pour la construction d’un tunnel sous les voies du C.N.R., ainsi que le coût de ce projet. » Dans son rapport, l’ingénieur de la Cité, Monsieur Jean Bouchard, présente un projet de tunnel, tel que connu de nos jours, afin d’éviter les voies ferrées aux rues Laframboise, Sainte-Anne et Bourdages. Il conclut que « le projet de la rue Sainte-Anne semble le plus acceptable parce qu’il fait disparaître les trois traverses à niveau, qu’il est au centre de la ville et qu’il est de beaucoup le moins dispendieux de tous les projets. » Le coût total estimé est de 150 000 $ et comporte la construction d’un tunnel sur la rue Sainte-Anne et de deux passages souterrains pour piétons sur les rues Laframboise et Bourdages.


Lors de cette même séance publique, le conseil municipal adoptera une résolution amendée proposant la construction d’un tunnel sur la rue Sainte-Anne plutôt que sur la rue Laframboise « afin que la partie nord de la cité soit constamment reliée avec les autres quartiers de la ville. » Deux échevins voteront contre cet amendement, non pas par opposition au projet de tunnel, mais parce qu’ils n’approuvent pas la fermeture des passages à niveau des rues Laframboise et Bourdages.

Photo
L'inauguration du tunnel Sainte-Anne en 1942
Collection Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe.

Cet article est le premier d'une série de deux.

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