Les besognes du printemps (1)


Par Raymond Girouard
Publié dans Le Courrier de  Saint-Hyacinthe le 3 mai 1989.

Le printemps est arrivé ; tout semble reprendre vie dans la nature après ce long hiver. Les arbres sont en sève, les bourgeons poussent. Le plant de tomates a été semé dans le « croissant » de la lune de mars, et commence à lever. Comme « couche-chaude », des « casseaux de tomates » remplis de bonne terre sont placés dans les fenêtres les plus ensoleillées.

Au fait, comment reconnaître le « décour » du « croissant » de lune ? Lorsque celle-ci prend la courbe d’un « C », c’est le décour ; lorsqu’elle prend la courbe d’un « D », c’est le croissant. Comme moi, « l’orthographe de la lune est à l’envers ».

Le mois des veaux
Le mois d’avril était le mois des veaux. La mise-bas des vaches laitières avait été prévue par le « Beu du boute » (bout), pour coïncider avec le printemps.

À cette époque, les beurreries et fromageries n’ouvraient qu’en fin de printemps. Or, d’avril à mai, tous les fermiers et nombre de villageois vendaient leurs veaux aux commerçants ou aux « maquillons » des alentours.

Qu’il me soit permis de glisser une anecdote en rapport avec cette traditionnelle vache « en gestion ». La plupart des villageois gardait une vache ou deux pour leur provision de lait. Inutile de garder un boeuf pour la reproduction.

Or, au cours de l’été, il s’agissait d’emprunter un quelconque « beu », ou de conduire dames vaches dans le harem d’un boeuf de bonne réputation. Maints villageois, afin de ne pas faire soupçonner leur progéniture de telles intrigues, achetait tout simplement une vache dite « en gestion ».

Le grand Jos était le maquillon de la paroisse. Il achetait chevaux, vaches, porcs qu’il revendait. S’amène le père Joseph Saint-Jean, en passant « sourd comme une potte » (ne pas confondre avec le potte d’aujourd’hui).

Quoiqu’il en soit, notre monsieur Saint-Jean achète une vache du grand Jos, vache supposément en gestion : « Quand est’c qu’à vêle ? », de s’enquérir l’acheteur. « Bah... je l’sais pas. Demandez donc au beu ! »
À cette époque, une vache qui ne pouvait se rendre à terme était, en jargon populaire, « une vache qui r’virait ». Notre monsieur Saint-Jean devait se rendre chercher sa vache chez notre « maquillon ».

Comme c’était justement une de ces « r’vireuses », notre grand Jos, accompagné de son vacher, le grand René Bois, six pieds trois pouces, fort comme deux hommes, assis tous deux sur le perron, attendaient l’acheteur.

De fait, il s’amène avec câble, licou et fouet, prit possession de son acquisition et passa devant le vendeur et son témoin. Notre maquillon lui lança à tue-tête : « Faites attention, le père, elle peut r’virer ». « Bah, y a pas d’danger avec mon câble, mou licou et mon fouet, a va se rendre aisément », de répondre notre acheteur.

Quelques semaines après, la fameuse vache r’virait, donc pas de veau à vendre et peu de lactation. L’acheteur, de s’en plaindre au vendeur, lui ramène la vache, réclame la somme versée, vice caché.

« Mais non, l’père, je vous avais averti devant témoin lorsque vous êtes passé devant ma porte, qu’elle pouvait r’virer. Vous m’avez répondu : Y a pas d’danger avec mon licou et mon fouet, a va s’rendre ». Notre monsieur Saint-Jean rebrousse chemin avec sa r’vireuse.

L’utilité du poil de vache dans le mortier
Au printemps, il fallait commencer la tonte au « clipper à main » avant de mettre les animaux au pacage ; la tonte des chevaux et de vaches, dont la tonsure durant l’hiver s’était prémunie tout naturellement du froid. Le poil était recueilli et vendu aux maçons.

De fait, les maçons de l’époque « crépissaient » murs et cloisons des nouvelles résidences avec le mortier d’antan : chaux éteinte, sable fin et, comme armature, du poil de vache, le tout « plastré » sur des lattes de bois. Ce mortier était également utilisé pour clore les joints des premiers camps de bois rond, des maisons « pièces sur pièces ».

Le docteur Paul Morin, jeune étudiant à cette époque [vers 1915], aurait écrit un genre de poème humoristique sous ce titre : « L’utilité du poil de vache dans le morquier » (mortier). Cette expression fut retenue longtemps à Saint-Jude. Elle fait maintenant partie du patrimoine local.

Illustration: Edmond-J. Massicotte

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