Les besognes du printemps (2)

Par Raymond Girouard
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 10 mai 1989.

Le savon du pays
Les premières gelées de l’automne passé. Or, en fin d’avril, toutes ces matières grasses étaient versées dans le grand chaudron de fonte, avec quelques seaux d’eau, de l’arcanson et du caustique, le tout porté à ébullition durant quelques heures.

Quand la cuisson s’achève, ce liquide est d’un beau jaune-blond ; on se croirait devant une brassée de sucre d’érable. Comment déterminer si le savon est cuit ? Trempez l’index dans l’eau froide, plongez-le vivement dans le liquide bouillant, et retrempez-le dans l’eau froide. Si vous pouvez dégager du doigt le savon durci qui prend la forme d’un dé, votre savon est cuit et le feu éteint.

Le lendemain, il faut couper en morceaux ce savon qui flotte sur le liquide. Les gras brûlés par la caustique sont demeurés collés au-dessous du savon cuit ; il faut donc enlever cette couche de résidus et placer les pains de savon dans le grenier afin qu’ils sèchent et deviennent dur comme une brique. Ça frottait sur la planche à laver, ce genre de savon !

Les Pâques et le savon étant faits, on se sent net tant au corporel qu’au spirituel, disait-on dans mon patelin de Saint-Jude. Aujourd’hui, ce dicton a quelque peu changé ; les Pâques d’autrefois ont été modifiées. Confession communautaire : tout le monde tombe en état de grâce en bloc. Quand au savon d’antan, l’impôt sur le revenu en assume la tradition et vous savonne le portefeuille, tous les trente avril.

Le pain du pays
Avec la venue du printemps et ses journées ensoleillées, l’antique four à pain était ramoné et les fournées de pains faites à l’extérieur. On avait pratiquement cessé de chauffer à l’intérieur des maisons. Et il sera plus facile avec cette clémente température de préparer le levain.

À chaque repas, la miche de pain était placée au bord de l’assiette du père qui, avec le couteau, traçait une grande croix sur le dos de ce pain. Toute sa famille attablée et recueillie attendait qu’il distribue, tout d’abord à son épouse, et à chacun des enfants leur tranche de pain.

C’était en quelque sorte le bénédicité de ces humbles paysans, qui n’en connaissaient point d’autres. J’ai assisté dans mon jeune âge à ce simple mais pieux recueillement. Encore, dans de vieilles familles, cette symbolique dévotion existe.

Le pain d’habitant
C’est ainsi que l’on désignait ce pain, tiré des blés de la dernière moisson. On ne devait jamais jeter un morceau de pain ; s’il arrivait qu’il fût moisi, on le brûlait.

C’était pratiquement une offense, presqu’un sacrilège à la tradition, que de jeter la moindre parcelle de ce pain durement gagné depuis les premiers colonisateurs. On le considérait comme sacré.

Le morceau de pain bénit apporté de l’église durant la semaine sainte était conservé dans un coin de la huche à pain. Ce pain d’habitant était réellement bénit et on le considérait comme tel.

Le froment - le levain - la mère
Au début, il n’y avait pas de levure. Or, le levain que l’on nommait « la mère » était précieusement conservé. De fait, sans ce levain, point de pain. Donc, il fallait la préparer et la conserver, cette « mère ».
On procédait ainsi : des pommes de terre crues, pilées et mêlées à un peu de lait et de farine. Cette solution était placée dans un endroit « à la température de la maison ».

Ne me demandez pas à quel degré, il n’y avait pas de thermomètre, à l’époque. Nos ancêtres déterminaient la température par la position des nuages, le vent, le vol des oiseaux, le bruit du feuillage, les reflets de la lune, le cri-cri des criquets, les rosées du matin et du soir, le comportement du bétail.

Après quelques jours, une fermentation naturelle se développait et devenait le levain. D’une fournée à l’autre, on en conservait un morceau que l’on ajoutait à la pâte à pétrin. Ainsi, d’une cuite à l’autre, ce froment était précieusement surveillé et on le nommait dans la « parlure du pays » : la mère.

Il arrivait parfois qu’elle se gâtait. On se hâtait alors de courir chez la voisine : « Te reste-t-il d’la mère de ta dernière cuite ? Imagine toi donc, la mienne a tourné. »

Sans froment, la fournée aurait donné du pain noir. De là les expressions « manquer sa fournée », une « mauvaise cuite », « perdre le pain de sa cuite ».

Les premiers boulangers s’installèrent dans mon patelin de Saint-Jude vers 1870, et ils étaient soumis au même procédé. Mon père narrait souvent que du fait que le boulanger n’avait pas surveillé son levain, il devait se rendre « à bride abattue » chez le plus proche boulanger pour emprunter un morceau de « mère ». Et ça se jasait dans les boutiques de forge : « Le pit à Langlois a manqué de manquer sa cuite aujourd’hui. Sa chatte a mangé sa mère ».

Ce froment était la levure de l’époque, utilisée dans les fromageries, remplacée plus tard par des produits chimiques : la présure, la poudre à pâte, la levure Fleischmann, qui simplifiaient la tâche des boulangers.
Et comme tant d’autres anciennes formules, cette pauvre « mère » passait à l’oubli. Je la fais revivre, elle fait partie du patrimoine.

Illustration: Edmond-J. Massicotte
Pour fabriquer le "savon du pays", tout résidu de la cuisine qui contenait des gras avait été conservé depuis les premières gelées de l'automne passé. Or, en fin d'avril, toutes ces matières grasses étaient versées dans le grand chaudron de fonte, avec quelques seaux d'eau, de l'arcenson et du caustique, le tout porté à ébullition durant quelques heures.

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