Les orgues Casavant (2)


Par Camille Madore
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 17 janvier 1979.


Mais c’est en France que la facture du roi des instruments prit son plus grand essor et, comme en Italie, ce n’est plus par individus mais par familles entières qu’il y a lieu d’en noter l’évolution. Les familles Thierry et Clicquot donnèrent à leurs instruments une qualité de son qu’on trouve encore rarement aujourd’hui. François Clicquot, succédant à son père, célèbre organier de Saint-Quentin, introduisit des jeux nouveaux, remédia aux défauts des claviers, compléta les gammes chromatiques (ou de demi sons en montant ou en descendant) des pédales et s’associa avec Dallery pour construire les belles orgues de Notre-Dame, de St-Nicolas-des-Champs et de la Sainte-Chapelle, puis couronna son œuvre en construisant le fameux orgue de Saint-Sulpice et celui de la cathédrale de Poitiers (en 1290).


Les frères Erard (Sébastien et Jean-Baptiste) avaient alors un établissement célèbre à Paris où ils avaient imaginé un instrument combiné à deux claviers, un pour l’orgue et l’autre pour le piano et, sur demande de la reine Marie-Antoinette dont la voix avait peu d’étendue, ils imaginèrent un clavier mobile qu’on pouvait faire descendre ou monter à volonté jusqu’à un ton et demi de jeu.


Aux premières clameurs de la Révolution, Sébastien se rendit en Angleterre où il fonda un nouvel établissement et il en revint en 1796 avec l’habile facteur Abbey qui introduisit, sous sa direction, un dispositif destiné à modifier les sons suivant la pression plus ou moins grande des doigts sur le clavier. Les descendants d’Abbey continuèrent ses travaux de perfectionnement sur le sol de France.


Mais la plus brillante célébrité dans la construction des orgues françaises fut atteinte pour la famille Cavaillé-Coll qui s’y livra durant deux siècles et en porta la facture au summum de la perfection. Joseph Cavaillé, religieux de l’ordre des Dominicains, construisit plusieurs orgues à Toulouse avec le frère Isnard, du même ordre dans la première moitié du XVIIIe siècle ; son neveu, Jean-Pierre Cavaillé, travailla sous sa direction et construisit diverses orgues dans le midi de la France et en particulier celui de Montréal, (département de l’Aude, près de Carcassonne), qu’il acheva avec son fils Dominique-Hyacinthe en 1785. Trois ans plus tard, celui-ci allait exercer son art en Espagne où son père le suivit dès que les échos de la Révolution parvinrent à son atelier et il mourut à Barcelone. Revenu en France en 1806, Dominique-Hyacinthe entreprit la construction et la mise au point de divers instruments dans ces deux pays.


Enfin, Aristide Cavaillé-Coll, fils de Dominique-Hyacinthe, né à Montpellier en 1811 et mort à Paris en 1899, a doté les principales églises de France, d’Espagne, du Portugal, de Belgique, de Hollande et d’Angleterre d’instruments merveilleux dont la technique n’a été surpassée que par l’application des découvertes modernes de l’électricité. Dès l’âge de 11 ans, il assistait son père dans la réparation de l’orgue de Nîmes et sept ans plus tard, il se rendait seul à Lérida, en Espagne, y construire l’orgue de la cathédrale de cette ville.


En 1835, le gouvernement français ayant ouvert un concours pour la construction de l’orgue de la basilique de Saint-Denis, dont on voulait faire, en quelque sorte un modèle, on vit se présenter un jeune homme de 23 ans dont les plans et devis étonnèrent si fort les membres du jury, qu’il recueillit leurs suffrages à l’encontre de tous ses autres concurrents : c’était Aristide Cavaillé-Coll. Il construisit ce splendide instrument avec l’aide de son père et de son frère aîné et sa renommée d’entendit à un tel point qu’il ne connut plus de rivaux.


L’Amérique, pays nouveau, est-elle en retard dans cette course à la renommée artistique ? Non pas ! Car, grâce au pays qu’on désignait autrefois sous l’épithète de « quelques arpents de neige », grâce à une petite ville industrieuse enfouie sous les ormes centenaires dans la plus riche partie de ce pays ; grâce à une famille d’artistes dont le génie s’est manifesté spontanément dans cette ville, nous possédons au Canada, des orgues qui ne le cèdent en rien à celles que nous venons de signaler.


Telle est l’histoire que nous voulons raconter.


En 1834 vivait en effet à Saint-Hyacinthe un jeune forgeron dont l’âme était éprise de beauté et l’intelligence avide de s’instruire. Tout en activant le feu de sa forge, il se demandait par quelle magie la flamme bleue du charbon noir colorait en rouge le fer à forger et il écoutait avec ravissement les notes cristallines du marteau sur l’enclume. Le dimanche, il allait rêver aux harmonies des cascades de la rivière Yamaska et il s’attardait près du manoir seigneurial, dans les beaux soirs d’été pour écouter les accords du seul piano de l’endroit. Il se nommait Joseph Casavant.


Le séminaire de Sainte-Thérèse venait d’être fondé par le curé Ducharme, éducateur et musicien distingué dont l’esprit en éveil encourageait toutes les vocations sérieuses. Conseillé par ses amis, le jeune Casavant, âgé de 27 ans, recueillit ses économies et partit avec seize dollars en poche pour aller chercher la science à sa source. Affablement accueilli par le bon prêtre, il fit ses classes au presbytère, à côté de collégiens qu’il doublait en âge, et utilisa ses heures de récréation à travailler au mécanisme d’un orgue abandonné que M. Ducharme lui avait mis en mains avec le traité de Dom Bédos de Celles, pour éprouver son talent.


Après quelques mois de tâtonnements, Casavant invitait fièrement son protecteur à juger du résultat de son travail. O prodige ! Le forgeron avait réussi où le mécanicien avait échoué ; l’orgue fonctionnait de façon merveilleuse et toute la gent collégiale acclamait le nouvel organier.


La renommée d’un tel succès la commande d’un instrument semblable pour l’église de St-Martin de Laval, sur l’Ile Jésus, qu’il livrait à la fabrique de cette paroisse en 1840.


Tels furent les modestes débuts d’une entreprise qui devait porter la réputation du Canada jusqu’aux antipodes.

Illustration
Premier atelier des Frères Casavant vers 1880.
Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe.


Ce texte est le deuxième d’une série de cinq.


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