Les orgues Casavant (3)


Par Camille Madore
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 24 janvier 1979


Né à Saint-Hyacinthe où son père vivait encore, Joseph Casavant prit congé du bienfaiteur qui lui avait ouvert la voie du succès et vint établir son industrie naissante dans sa ville natale ; mais il n’était pas revenu seul. Quand il abattait les chênes de Sainte-Thérèse pour en scier les planches destinées à ses tuyaux d’orgues, il avait pris un aide en la personne d’Augustin Lavallée, forgeron et artiste comme lui, qui voulut partager les aléas de son entreprise. C’était le père de Calixa Lavallée, l’auteur de notre hymne national, qui grandit ainsi dans une ambiance artistique.


Parti de Séminaire de Sainte-Thérèse, le jeune Casavant fut accueilli à Saint-Hyacinthe par un autre séminaire qui lui fournit le terrain nécessaire à la construction de sa manufacture et, bientôt après, il prenait la commande d’un orgue pour l’église de Bytown (Ottawa). Pour donner à cette commande importante l’attention qu’elle méritait, il alla s’installer temporairement dans cette ville et c’est comme paroissien de son église qu’il fit publier ses bans de mariage avec Marie-Olive Sicard de Curefel, le 17 juin 1850.


Revenu dans son pays, Joseph Casavant commence, près de son atelier, la construction d’une maison dont il élève peu à peu les murs, entre ses heures de travail, c’est l’édifice en brique, à deux étages, avec toiture inclinée qui sert aujourd’hui de bureau à la vaste industrie que l’on connaît.


C’est là que naît, le 16 septembre 1855, un fils baptisé Joseph-Claver, premier enfant de cette union. Quatre ans plus tard, le 5 avril 1859, naissait un antre fils, nommé Samuel-Marie.


Cependant, les orgues Casavant se plaçaient un peu partout dans les provinces du Haut et du Bas-Canada et ce n’est en 1874 que le fondateur, termina sa carrière en cédant son établissement à son élève Eusèbe Brodeur, avec l’entente qu’il y accueillerait ses fils dès qu’ils seraient en âge de s’y intéresser. En fait, Claver et Samuel travaillèrent à cet atelier, tout en faisant leurs classes au Séminaire de Saint-Hyacinthe, jusqu’à ce que les merveilles accomplies par les organiers européens leur eussent donné la vision d’un domaine plus vaste à exploiter. Après la mort de son père décédé en 1871, Claver partit le premier ; il avait vingt ans. Rendu à Paris, il assiste au montage d’un orgue que John Abbey avait été changé d’installer à l’Exposition universelle de 1878 et il sollicite la faveur d’être embauché. Le maître organier, dont l’aïeul était venu s’établir en France à l’invitation de Sébastien Erard, célèbre facteur d’instruments de musique français, accueille aimablement le jeune homme et lui confie bientôt la charge d’accordeur.


Samuel vient rejoindre son frère l’année suivante et tous deux partent alors en voyage d’études à travers la France, l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie, observant les méthodes de construction, se rendant compte des perfectionnements réalisés et de ceux qu’il sera possible d’y ajouter. Ils se lient d’amitié avec les Abbey, les Cavaillé-Coll, les Mercklin, les Puget et autres sommités de l’art et reviennent à la fin de 1879, abondamment pourvus de connaissances qu’ils étaient impatients de mettre en application.


L’établissement d’Eusèbe Brodeur était vraiment trop rudimentaire et trop routinier peut-être, pour les vastes projets que les deux « retours d’Europe » avaient en tête. Aussi, décidèrent-ils de s’établir à leur compte et, dès le mois de novembre suivant leur arrivée, ils lançaient une lettre circulaire annonçant la fondation de la maison « Casavant Frères » à l’endroit même où leur père s’était établi trente ans auparavant, car l’usine Brodeur était alors installée au centre de la ville, dans la bâtisse en brique qui avait provisoirement servi de cathédrale.


Quelques mois s’étaient à peine écoulés que la jeune firme signait son premier contrat : un orgue à deux claviers, treize jeux et deux registres, commandé pour la chapelle de Notre-Dame de Lourdes à Montréal.


Songeons donc ! Entrer du premier coup dans la clientèle de la métropole et mettre le couronnement à l’œuvre artistique édifiée et peinte à fresque par le maître Napoléon Bourassa (père d’Henri Bourassa) ! Il y avait vraiment lieu de se réjouir ; l’aîné des frères avait vingt-quatre ans, l’autre pas encore sa majorité.


L’orgue livré donna pleine satisfaction ; si bien que dès l’année suivante, on en voulut un semblable pour la chapelle de Nazareth, également décorée par Bourassa, à Montréal. En 1882, ce fut l’église de Saint-Hilaire qui donna sa commande, suivie de deux autres pour Montréal et Saint-Damase en 1883, et de deux autres encore en 1884.


A son tour, le Séminaire de Saint-Hyacinthe, qui avait fait construire une spacieuse chapelle à l’usage des collégiens, voulut témoigner sa sympathie à ses anciens élèves devenus ses voisins, chargea les frères Casavant d’y installer un orgue pneumatique en harmonie avec ce bel édifice tout neuf.


La cathédrale de Saint-Hyacinthe suivait l’exemple du Séminaire en faisant installer, l’année suivante, un orgue à trois claviers, comportant 38 jeux et 46 registres, le plus important qui fût encore construit par les jeunes artistes jusqu’à ce que leur vint la commande du bel instrument de l’église Notre-Dame de Montréal en 1890, dont les devis spécifiaient 81 jeux et 100 registres. C’était un orgue pneumatique qui fut reconstruit par ses auteurs en 1924 avec un système électrique et un ajouté de 2 jeux et 25 registres, un des instruments les plus impressionnants de la métropole, car une découverte merveilleuse avait été faite à l’humble atelier de Saint-Hyacinthe, et c’est le moment de la signaler.


L’inauguration de l’orgue installé par la maison Casavant Frères en 1884 dans la chapelle qui venait d’être construite par le Séminaire de Saint-Hyacinthe, donna lieu à un concours d’artistes au cours duquel le Dr Saluste Duval créa, à l’émerveillement de tous par l’improvisation, magistrale, entre toutes, qu’il produisit à cette occasion.


Depuis l’installation, par la même maison, de l’orgue de l’église Notre-Dame de Lourdes, à Montréal, monsieur Duval n’avait cessé ses visites à l’établissement Casavant. Qui n’a pas entendu parler de ce savant professeur à l’Université de Montréal, mathématicien, physicien, chimiste, électricien, mécanicien, musicien et docteur dans toutes les sciences, y compris la médecine dont il se gaudissait cependant : en original consommé qu’il était ?


Intéressé au suprême degré par les travaux et découvertes des jeunes organiers Casavant, il partait de Montréal tous les samedis, après l’heure de ses cours, et venait s’enfermer avec eux dans le laboratoire de l’usine jusqu’au dernier train de la soirée.


Un jour, les trois conspirateurs sortirent de leur antre avec es figures illuminées ; ils avaient trouvé la pierre philosophale. En d’autres termes, ils avaient résolu le problème entrevu par Albert Peschard, organier français, de commander au loin, par l’électro-aimant, les ondes harmonieuses mises en action sur un clavier situé dans la tribune de l’orgue, et cela, sans plus d’effort que s’il ne s’agissait de déplacer une plume d’oiseau, tandis qu’autrefois il fallait s’esquinter pour tirer les jeux à force de bras !


Et ce n’était pas tout : Duval avait inventé sa « pédale à combinaison » qui fait chanter, tour à tour, les divers groupes de jeux comme autant de chœurs alternants, pour les ramener automatiquement par une simple pression de pied, au groupe dominant.


En témoignage de reconnaissance, on voit aujourd’hui dans la pièce d’honneur de la manufacture, à côté des portraits des fondateurs de l’établissement et de leurs initiateurs, les organiers français Abbey, Cavaillé-Coll, la photographie replète du Dr Saluste Duval, apostillée de l’inscription suivante : « Organiste à l’église Saint-Jacques de Montréal, pendant 40 ans. Inventeur de la pédale ajustable employée par cette maison depuis 1884. Décédé à Montréal, le 24 juillet 1917.


Il fut l’un des bienfaiteurs de cette maison en mettant à son service, dès ses débuts, sa science profonde et son merveilleux esprit inventif. Il est demeuré jusqu’à sa mort, l’un de ses plus fidèles et dévoués amis ».


Photo
Claver et Samuel Casavant
Coll. Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe

Références
Revue Forces no. 2; 
Victor Morin : In chordes & organo, Edition des Dix, Montréal

Cet article est le troisième d'une série de cinq.

Article 1
Article 2
Article 4 
Article 5