Les orgues Casavant (4)


Par Camille Madore
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 31 janvier 1979


Forts de leur découverte, les frères Casavant entreprennent, en 1892, la construction de leurs premières orgues électro-pneumatiques : l’un pour la basilique d’Ottawa qui remplacera celui que leur père y avait installé 42 ans auparavant et l’autre pour l’église Notre-Dame-du-Rosaire desservie par les Pères Dominicains à Saint-Hyacinthe. Grâce à la rapidité du contact électrique, un tout petit disque de cuivre d’un quart de pouce de diamètre ouvre ou ferme, au gré de l’instrumentiste installé à 300 pieds de distance, le dégagement de l’air comprimé et les fidèles de Notre-Dame, ignorant cette découverte, se demandaient quel était l’assistant organiste, caché derrière la cloître, qui répondait avec tant de précision au récit de celui de la tribune.


À Ottawa, centre de réunion des savants et musiciens de marque, l’impression est plus grande encore et les journaux du temps décrivent à l’envi les meilleures ainsi révélées.


À partir de ce moment, les orgues Casavant sont en pleine renommée ; les commandes leur arrivent de partout, non seulement du Canada, mais encore des États-Unis, et leur réputation s’étend même au-delà des océans, Terre-Neuve, les Bermudes, la Jamaïque, l’Équateur, le Sud-Africain, les Indes et même le Japon veulent posséder ces instruments merveilleux où la qualité du son, la précision des détails l’emportent sur tous leurs concurrents.


Pour faire face à ces demandes, il faut agrandir l’usine, on l’agrandit ; il faut augmenter le personnel, on y emploie deux cents ouvriers, tous des experts en leurs spécialités respectives, mais avant tout, des collaborateurs aussi fiers de l’excellence de leur travail que les patrons eux-mêmes.


Il restait cependant au cœur de Claver et de Samuel Casavant une ambition bien légitime : celle de prouver à leurs anciens maîtres, John Abbey et Aristide Cavaillé-Coll, qu’ils pouvaient être fiers de leurs élèves et, pour donner une forme tangible à ce désir, d’installer un de leurs instruments à Paris même, foyer de l’art musical. Une circonstance fortuite devait, en 1921, leur apporter la réalisation de ce rêve, trop tard cependant pour que Cavaillé-Coll pût en être témoin : il était mort en 1899.


La municipalité de Paris avait décidé de redresser une de ses rues en démolissant un bijou de chapelle désaffectée comme il s’en trouve en quantité sur le sol de France. Madame Georges Blumenthal, épouse d’un millionnaire américain, voulut s’en rendre acquéreuse et obtint du gouvernement français l’autorisation de l’acheter à condition de la rebâtir en France.


Il fallut un orgue à cette chapelle et, conseillée par le maître organiste Joseph Bonnet qui avait visité l’atelier des Casavant à Saint-Hyacinthe, c’est à eux que madame Blumenthal confia cette installation. Ils se surpassèrent, sans égard à la perte d’argent que leur imposaient les frais de transport, de montage à l’étranger et de douane, et les éloges furent unanimes : Mangeot, directeur du « Monde musical » et Marcel Dupré, le fameux organiste louangèrent fort la « Merveille électrique » venue des pays lointains et le vieux John Abbey ne pouvait contenir son émotion en embrassant ceux qu’il considérait comme ses fils artistiques.


Quelques années plus tard, le fils d’Abbey venait en visite à Saint-Hyacinthe et Claver Casavant lui ouvrait les portes de sa demeure en disant : « Votre père est un peu le nôtre, vous êtes donc ici chez vous. »


Il serait fastidieux de faire une nomenclature des orgues de la maison Casavant, même en nous restreignant à celles qui sont dignes d’une mention spéciale. Leur nombre atteint le chiffre imposant de 1650 unités, soit une moyenne de 27 par année. Dans la seule année 1921, elle en a livré 58, dont un de 4 claviers, 84 jeux et 147 registres à Orillia, Ont. C’est dire l’activité fiévreuse de cet établissement depuis sa fondation.


Les Casavant tenaient à soigner l’excellence de leurs instruments dans tous les détails : chaque pièce était soumise à une épreuve minutieuse avant son emballage ; un expert était dépêché sur les lieux de l’installation et il y séjournait jusqu’à ce que le rendement fût parfait, quelle que fût la dépense encourue.


Signalons, à titre de jalonnement de l’œuvre des frères Casavant, quelques-unes de leurs créations successives :

  • En 1882, leur premier orgue est livré à la chapelle Notre-Dame de Lourdes à Montréal.
  • En 1885, installation dans la cathédrale de Saint-Hyacinthe, de leur premier orgue important.
  • En 1887, première commande ontarienne pour l’église de Tecumseh, suivie en 1891 de celle d’un orgue livré au Cap Breton, en 1895, à l’île du Prince Édouard, en 1890 en Nouvelle-Écosse, en 1901, au Nouveau-Brunswick, au Yukon et aux Territoires du Nord-Ouest, en 1904 au Manitoba, en 1905, 1906 et 1907, en Alberta, en Colombie-Britannique et en Saskatchewan. Toutes les provinces du Canada figurent alors sur la liste de leurs clients.
  • En 1890, commande très importante de l’église Notre-Dame de Montréal, pour la livraison d’un instrument de 4 claviers, 81 jeux et 100 registres ; orgue pneumatique qui sera électrifié en 1924.
  • En 1892, application de l’électricité à la transmission du son et installation de telles orgues à la basilique d’Ottawa et à l’église de Notre-Dame du Rosaire de Saint-Hyacinthe.
  • En 1893, première commande reçue d’une église protestante : la St-James Methodist Church, de Montréal.
  • En 1895, première commande reçue des États-Unis, pour l’installation d’un orgue à l’église Notre-Dame de Holyoke, Massachusetts.


Photo
Un groupe d’employés de Casavant Frères. Date inconnue
Coll. Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe


Cet article est le quatrième d’une série de cinq.


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