Les soutanes de guerre 1917-1918


Par Alfred Lalime
Article publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 5 novembre 1975


« Maudites soutanes de Guerre » ! « Bandes de peureux, de lâches, de déserteurs » ! Tels étaient les quolibets que d’aucuns nous lançaient à la figure, à nous qui avions préféré l’appel du Seigneur à celui des forces armées. Avec le recul des ans et le contexte actuel de notre société, c’est nous, pouvons-nous affirmer aujourd’hui, qui étions alors les braves. Rappelons les faits, avec les commentaires appropriés : ils justifieront largement notre thèse.


Le 28 juin 1914, l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand, fut l’occasion du déclenchement de la Première Guerre mondiale. S’ensuivirent les déclarations de guerre de l’Autriche à la Serbie, le 28 juillet et à la Russie, le 6 août ; de l’Allemagne à la Russie, le 1er août, et à la France, le 3 août ; de la Grande-Bretagne à l’Allemagne le 4 août, etc. C’en est fait ! Et c’est contagieux : plusieurs autres pays vont emboîter le pas.


La Canada, pour sa part, n’est impliqué d’aucune façon dans le conflit. Mais toujours il s’est trouvé des aventuriers prêts à partir au premier signal. On a levé au pays, dès le début des hostilités, un régiment de volontaires : ce fut ce qu’on a appelé « le premier contingent » qui comptait plusieurs Maskoutains. 


Le départ de Saint-Hyacinthe de ces jeunes gens fut quelque chose d’impressionnant, de remarquable. À cette époque, c’était l’habitude le dimanche de se rendre en foule sur le quai de la gare des chemins de fer, pour l’arrivée, entre cinq et six heures, de quatre ou cinq des grands trains de Montréal, Halifax, Portland. Ce jour-là, c’est par centaines que se trouvaient réunis parents, amis et simples badauds. Je me souviens du geste d’un vicaire de la cathédrale, M. l’abbé Nérée Lévesque, traçant sur le front des partants pour outre-mer le signe de la croix. Ce geste a sûrement profité à mon frère, Louis-de-Gonzague, enrôlé à l’âge de 23 ans. Il fut d’abord retenu dans des bureaux en Angleterre. La quatrième année seulement il a connu le front et les tranchées. Blessé en dehors d’un engagement et ramené dans un hôpital, il passa l’hiver 1917-1918 en Angleterre. Entré ensuite dans l’aviation de Grande-Bretagne, il était en Italie le 11 novembre, alors que se signait l’armistice. Il ne fut pas démobilisé pour autant. En route pour l’Égypte, il passa l’hiver dans un camp d’aviation, pour ne rentrer au pays que le 1er juillet 1919.


J’avais un autre frère, officier dans l’armée canadienne, et qui servit toute la durée de la Première Guerre mondiale. Dans ma famille, les garçons n’étaient pas précisément peureux : et j’étais de la même trempe que mes frères !


Pas trop d’objections n’étaient soulevées contre ces recrues volontaires. Le goût de l’aventure et l’avantage d’une forte discipline dans la milice sont des facteurs susceptibles d’intérêt pour un certain nombre. Mais bien autre chose une participation obligatoire, avec la loi de conscription votée en 1917 par le Parlement canadien. De cela, les Canadiens français ne voulaient pas, convaincus que ces conflits lointains et étrangers ne nous concernaient pas : d’où l’impopularité, disons mieux l’opposition à pareille mesure.


Étaient exempts du service militaire, entre autres, catégories de sujets, ceux qui étaient incardinés à un diocèse ou profès dans un ordre monastique ou une communauté religieuse.


On comprend que les évêques et les supérieurs aient voulu protéger le recrutement de leurs membres, en appelant, par anticipation, ceux-là qui songeaient sérieusement au sacerdoce ou à la vie religieuse. C’était légitime. 


Pour nous en tenir à ce qui s’est fait chez nous, le 24 septembre 1917 onze élèves de 2e année de philosophie et douze de 1ère année prenaient la soutane et étaient tonsurés par Sa Grandeur Mgr Bernard. Le 20 avril 1918, vingt-et-un autres, soit quatre en 2e
année de philosophie, six en 1ère année et onze en rhétorique venaient porter à quarante-quatre le nombre des tonsurés, élèves du séminaire de Saint-Hyacinthe. 


Qu’est-ce qui avait poussé ces quarante-quatre jeunes dans ce courant ? Était-ce pour échapper à la conscription, avec l’idée en tête de quitter la soutane sitôt la guerre finie ? Non ! La démarche n’avait été faite à la légère ni de la part de l’autorité ecclésiastique, ni de le part de ceux qui répondaient spontanément à l’appel. Et cet appel, nous le sentions venir du Seigneur qui nous disait à nous, comme il avait dit à ses disciples : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisis, mais c’est moi qui vous ai choisis » ( Jean, 15, 16). 


Au simple point de vue humain, ça n’aurait pas tenu cette prise de soutane dans le seul but d’éviter la conscription. Il faut ignorer les exigences du sacerdoce catholique pour penser de la sorte. Voici un échantillon. 


Comme préparation à la prêtrise, ça demande plus de courage pour nous soumettre à la discipline du Grand Séminaire qu’à celle de l’armée. Jugez du régime imposé alors aux séminaristes, des adultes de vingt ans et plus. Examinons un seul point : défense absolue d’entrer dans la chambre d’un confrère. Celui qui aurait été pris en flagrant délit se serait vu chassé de la maison et éliminé par le fait même du rang de futur prêtre. 


Au Grand Séminaire de Montréal, chacun avait donc sa chambre privée. Il arrivait pourtant au début de l’année scolaire il y eût excédent de candidats sur le nombre de chambres. Force était donc de doubler quelques nouveaux venus pour quelques jours.


En septembre1918, à mon arrivée au Grand Séminaire, j’eus donc à partager ma chambre avec un compagnon. Ah ! le pauvre jeune de vingt ans, par ailleurs très gentil et très bien éduqué, à se voir pris dans pareil engrenage, pleurait comme un « veau » ! Il aurait préféré être aux travaux forcés, ou, bien sûr, au moins à l’armée. Loyalement il s’était présenté ; et, reconnaissant que ce n’était pas sa place, il disait adieu au Grand Séminaire dès après huit jours d’expérience. Non ! À moins d’une grâce évidente de vocation et de considérations surnaturelles de la part du sujet, ce n’est pas viable ce régime du Grand Séminaire. 


Revenons à nos quarante-quatre de Saint-Hyacinthe. 


Dès les premiers jours de septembre 1918, au cours de la retraite du début de l’année, un confrère, constatant avec son directeur de conscience qu’il n’était pas appelé à la prêtrise, enlevait la soutane et retournait dans le monde, sans attendre la fin de la guerre. Il était le premier à quitter. Neuf autres, dont deux après avoir porté cinq ans la soutane, abandonnèrent à leur tour. En somme, 34 sur 44 ont poursuivi leurs études théologiques. Que dix sur quarante-quatre aient discontinué, c’est une proportion tout-à-fait normale. Il n’y a pas de balance de précision pour juger d’une vocation au départ. Il en est qui se préciseront pour ou contre après une expérience et un délai raisonnables. 


Il en est un, Eugène Trottier, mort en odeur de sainteté le 25 juillet 1920, deux ans exactement avant la date normale pour l’ordination. 


Sur les trente-trois qui ont été admis au sacerdoce, on constate après 10 ans, 30 ans, 50 ans, que pas un seul n’a jamais eu la pensée de retourner dans le siècle. Cela est assez significatif du sérieux avec lequel, à cette époque, on envisageait la vocation sacerdotale ou religieuse. Les jeunes gens savaient alors, à vingt ans, ce qu’ils voulaient, et ils avaient le sens de responsabilité face à un engagement définitif. Ce serait leur prêter de la vanité que de leur attribuer cette pensée du poète « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années ». 


Voilà donc comment s’explique et se justifie cette prise de soutanes massive de 1917-1918. 


Voulez-vous connaître ces jeunes d’antan ? Treize, jusqu’à ce jour ont survécu. Ce sont :


1. Ceux de 2e année de philo en 1917-1918 ; Père Olivier Archambault, trappiste ; Mgr Joseph Proulx, retiré à Saint-Antoine ; le chanoine Jacques Papineau, retiré à Sainte-Madeleine d’Outremont ; l’abbé Camille Cournoyer, ancien curé de Bedford ; et, « encore bien vivant », le soussigné ! (Note : Mgr Lalime est décédé le 20 mars 1995).
2. Ceux de 1ère année de philo en 1917-1918 ; S. Exc. Mgr Louis-Joseph Cabana, P. B. retraité en Ouganda ; Mgr David Petit, ex-vicaire général du diocèse ; le chanoine Gérard Lusignan, à sa retraite à Sainte-Rosalie ; Père Jean Méthé, O.M.I. ; l’abbé Raoul Martin, ancien professeur au séminaire.
3. Les rhétoriciens : Père Aurélien Demers, S.J., missionnaire à Formose ; l’abbé Olivier Gaudette, à sa retraite à Saint-Antoine ; l’abbé Lionel Bourassa, curé au diocèse du Sault-Sainte-Marie. 


Vingt ont donc à ce jour mérité le repos éternel. J’énumère en premier lieu ceux qui ont été élevés à Saint-Hyacinthe. Mgr Napoléon Delorme, P. D. ; l’abbé Joseph-Hector Bernard ; le Père Alcantara (Adélard) Dion, O.F.M. ; les abbés Albert Renaud et Georges Gadbois ; le Père Antonin (Armand) Papillon, O.P.


Les paroissiens de la cathédrale se rappelleront celui qui fut leur curé de 1945 à 1950, Mgr Léon Fortin. 


Pour terminer la liste, ajoutons le Père Pacôme (Henri) Desnoyers, O.F.M. ; le Père Antonio Duphily, O. F.M (en religion Alexandre) ; le Père Wilfrid Girouard, S.J. ; Mgr Éphrem Halde, Mgr Victor Cormier et l’abbé Désiré Jodoin qui, tous trois, s’étaient donnés au diocèse de Haileybury ; enfin, les abbés Pierre Loiselle, Philippe Nadeau, Joseph Boucher, Roger Préfontaine, Paul Saint-Pierre, Raoul Péloquin et le chanoine Albéric Degrandpré. 
 
Avouons qu’en ces lointaines années, c’était tout un honneur de prendre et de porter la soutane. Il y avait pourtant autre chose que la candeur et la gloriole pour nous attirer. La formation des clercs était dure à la pauvre humaine nature. C’était une question de foi : c’en est une toujours. Pour être vraiment un prêtre selon le cœur de Dieu, comme l’a été par exemple le saint curé d’Ars, Jean-Marie Vianey, il faut avoir les sentiments mêmes du divin Modèle, acceptant sans cesse de faire la volonté du Père céleste et voir résolument Jésus lui-même dans le supérieur, quel qu’il soit, souverain pontife, évêque ou autre. 


Voilà donc la recette pour être heureux dans l’état ecclésiastique. Souhaitons qu’elle soit prise avec enthousiasme en 1975 comme elle l’a été par ceux de 1917-1918, « les soutanes de guerre », dont nous avons rappelé, pour leur honneur et l’édification générale, et l’engagement hâtif et la constante fidélité au service de Jésus-Christ, de l’Église et des âmes.


Photo
Philosophes et rhétoriciens 1917-1918
Fonds CH001, album 17.


Vous pouvez consultez un aperçu du contenu du Fonds d’archives de Mgr Lalime en cliquant ici.