René Lévesque, journaliste pour
Le Clairon de Saint-Hyacinthe 1946-1949 (2)


Par Jean-Noël Dion (1956-2006)
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 24 octobre 2001


À propos de sa participation au Clairon, Jean Provencher raconte : « Tout y passe : Claudel, Sartre, Orson Welles, Jean Marais, Jean Gascon, Ray Ventura, Jean Racine, etc. La formule est souvent bien frappée. Comparant “Le Pain dur” à “Huis clos”, il en conclut que “la poésie est compatissante”, mais que “la philosophie est mathématique”. D’autres fois, c’est la sortie contre “les immuables romans-savons” de la radio. “Tous ceux-là, écrit-il, qui vont vivifier de plus belle la 2500 ou 3500e émission de L’amour tel qu’on oserait nulle part le parler. C’est la multitude de feuilletons qui reprennent intarissablement le cycle des scènes où rien ne se passe, pour alterner avec les scènes où rien ne se dit”.


Du cinéma considéré comme l’un des beaux-arts
"La passion du septième art dévore René Lévesque depuis l’adolescence, avance son biographe. Comme il aime dire : "Après l’air qu’on respire et le pain qu’on mange, parfois même avant le pain, il y a le film de la semaine". Le cinéma est pour lui un terrain de rencontre aussi efficace qu’un livre ou un tableau. Un tapis magique qui le fait entrer non seulement dans le décor, mais aussi dans la vie de gens éloignés de lui par des détails aussi énormes que la langue, les traditions et l’histoire".

Si toutes les formes d’art préoccupaient les fondateurs du journal Le Jour, il en va de même pour Le Clairon. La peinture, la musique, le théâtre, la littérature ont une place importante et les collaborateurs considèrent le cinéma ou la photographie comme “des moyens d’expression encore neufs au Québec à l’époque, formes esthétiques que les journaux au style sévère de l’idéologie conservatrice, comme Le Devoir, surveillent avec méfiance”.

La plupart des journaux ne possèdent pas de chronique régulière de cinéma. Les quotidiens publient tous les jours la liste et un résumé des films à l’affiche mais là semble arrêter l’analyse avec un accent de moralité. Parfois, quelques articles plus consistants s’insèrent dans la trame artistique selon la politique éditoriale de chacun. Yves Lever, historien du cinéma québécois, rappelle qu’il n’existe pas de critique cinématographique avant l’arrivée du périodique Découpages en 1950-1955, (17 numéros), publiée par la Commission étudiante du cinéma de la Jeunesse Étudiante Catholique (JEC), avec le début des ciné-clubs. Les quelques revues qui paraissent avant cette année : Panorama 1919-1921, 22 numéros, Le Film 1920-1952, 510 numéros, Cinéma 1921-1924, 25 numéros, Le Bon Cinéma 1927-1929, 16 numéros, Le Courrier du Cinéma 1935-1954, 120 numéros, Parlons cinéma 1948-1950, 16 numéros (Parlons chinois! dira René Lévesque, Le Clairon, 5 novembre 1948) ont pour but de promouvoir les films, d’en faire un bref compte rendu, de rapporter les faits et gestes des vedettes avec photographies à l’appui.   “Jamais de critique, donc, dans ces revues promotionnelles ou corporatives. À peu près aucune non plus dans les quotidiens et les hebdomadaires, sauf à l’occasion (très rare) de la sortie d’un film exceptionnel ou lors d’un événement spécial”. Yves Lever ajoute qu’après 1950, les quotidiens consacrent de plus en plus de place au cinéma bien que les articles restent peu élaborés, peu nuancés et que les chroniqueurs dans l’ensemble donnent quelques étoiles aux cinéastes d’ici. Les noms de Léon Franque pseudonyme de Roger Champoux à La Presse, Gilles Marcotte au Devoir, Jean Vallerand au Canada, sont cités.

René Lévesque demeure l’un des premiers à rappeler l’indigence du milieu envers le cinéma, que la critique s’exerce en fonction de la réclame et “que de toute façon, ces items-là (en parlant des films, de concerts, de pièces de théâtre, d’émissions radiophoniques ou de livres) sont relégués dans un coin obscur et, autant que possible, confiés aux plumes les plus gauches et les plus ignares qu’on puisse dénicher!”

Dans le Québec d’après-guerre, le cinéma jouit d’un engouement certain. Alors que durant la grande Crise économique le nombre de salles commerciales est en stagnation. Il subit une hausse régulière pendant la guerre et connaît une croissance accélérée entre 1946 et 1954, si bien qu’il s’agit d’un véritable âge d’or. La paix signifie la fin des restrictions sur la disponibilité des matériaux et une plus grande circulation de numéraire qui occasionne un pouvoir de consommation et un achalandage plus important. De plus, l’apparition et la fréquentation des salles de cinéma ne semble pas un phénomène unique aux grands centres urbains mais devient vite une coutume dans toutes les villes québécoises.

L’année 1949 marque un point culminant dans la production de longs métrages canadiens, soit huit, essor commencé en 1944. Certains d’entre eux sont tournés à Saint-Hyacinthe par la "Quebec Productions".


Photo
Au temps de “Point de Mire”. Un micro, un crayon, une brosse pour le tableau noir, beaucoup de cigarettes, une voix voilée mais prenante : René Lévesque était le professeur de “Point de Mire”. Photo tirée de René Lévesque portrait d’un Québécois par Jean Provencher, page 100.

Cet article est le deuxième d'une série de quatre.

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