René Lévesque, journaliste pour
Le Clairon de Saint-Hyacinthe 1946-1949 (3)


Par Jean-Noël Dion (1956-2006)
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 31 octobre 2001


Feuillets et pellicule
Certains chercheurs et quelques personnes qui ont connu ou côtoyé René Lévesque sont au fait des liens qu’il a pu tisser avec le cinéma. Yves Laberge, alors étudiant en cinéma, lors du cinquième colloque de la série « Les leaders politiques du Québec contemporain », consacré à René Lévesque et organisé par l’Université du Québec à Montréal en 1991, a abordé la question des rapports de cet homme politique avec le cinéma québécois. Il mentionne que ces rapports sont de trois ordres « 1. Il aura été un personnage présent dans plusieurs films québécois, 2. Il aura été, à l’occasion, critique de cinéma, et cela dès la sortie des premiers longs métrages québécois, 3. Il aura travaillé directement à la postproduction d’un film ».


Yves Laberge comptabilise au moins neuf apparitions du politicien dans des films documentaires : Un pays sans bon sens (1970), Gens d’Abitibi (1980), de Pierre Perrault; La Richesse des autres, (1973), de Maurice Bulbulian; Feu l’objectivité, (1978), de Jacques Godbout; 15 novembre, (1977) et Le Québec est au monde, (1979), Le choix d’un peuple, (1985), de Hugues Migneault; Le confort et l’indifférence, (1982), de Denys Arcand; Québec, un peu, beaucoup, passionnément, (1990), de Dorothy Todd-Hénault. Est-il rappelé par le chercheur que René Lévesque symbolise « l’exemple même de la démocratie et de la justice sociale ». 


Même s’il ne figure apparemment pas au générique, René Lévesque a connu une première expérience au cinéma alors qu’il prête sa voix en narrant le texte du premier long métrage de fiction québécois, À la croisée des chemins, réalisé par l’abbé Jean-Marie Poitevin. Le film d’une durée de 96 minutes a été produit par la Société des Missions-Étrangères de la Province de Québec. Paul Guèvremont et Denise Pelletier y figurent comme les principaux acteurs. Le film comprend des séquences documentaires que l’abbé Poitevin avait tourné en Chine au milieu des années trente et met en vedette un jeune homme qui doit choisir entre fonder un foyer ou bien se destiner à la vie religieuse.


Dans les 89 articles consacrés au cinéma dans Le Clairon, le jeune journaliste traite de 261 films de tous genres : drames, drames de guerre, policier, comédies, comédies musicales, documentaires. Voici la nomenclature par pays : 143 sont des films américains, 62 français, 14 britanniques, 13 russes, 11 canadiens, 8 allemands, 6 italiens, un danois, un polonais, un mexicain et un suédois.
Habituellement, dira Yves Lever, « on ne lit généralement pas une critique parce qu’elle est de tel auteur, mais pour l’information véhiculée et parce que le sujet, le film critiqué, intéresse ». Avec le recul, il est utile de connaître la réception des films au moment de leur présentation, de les replacer dans leur contexte et de voir quel type d’analyse les critiques développaient. La plupart des historiens du cinéma ont rapporté les critiques de Lévesque concernant le cinéma québécois ou canadien. Témoin des premiers balbutiements du septième art autochtone, l’ancien correspondant de guerre n’a pas toujours encensé les cinéastes et producteurs de l’époque, sauf pour le film Ti-Coq  qui l’a beaucoup marqué et pour lequel il dira qu’avec ce film, « Cocorico, le cinéma canadien sort des cavernes », qu’on est à « l’An 1 du cinéma canadien ». Le Québec duplessiste est envahi de films américains. Alors que plusieurs s’accordent à décrier cette invasion, l’immoralité parfois de ces films, René Lévesque s’en prend surtout à la surenchère hollywoodienne, souvent à la bêtise de certains scénarios, tout en essayant aussi de dégager le message et les dimensions formelles de l’objet. 


Le regard d’un nord américain porté sur une certaine production américaine ou française ou étrangère quelle qu’elle soit, semble un matériel peu exploité. Le travail assez continu de ce critique de cinéma ou de spectacles, d’abord pour Le Clairon 1946-1949, pour La Revue des Arts et Lettres à la radio de Radio-Canada 1952-1954 et pour le journal L’Autorité 1953, conduit à le considérer comme un « professionnel ».


René Lévesque apparaît comme un critique qui maîtrise le vocabulaire cinématographique. Il emploie des termes tels scénario et dialogues, intrigue, mise en scène, metteur en scène, montage, images, caméra, caméraman, décor, extérieurs, « producer », condenser, couper, adaptation cinématographique, distribution. Il sait tirer l’essentiel.


Plus d’un films sont généralement traités par chronique. Les bons films ou les plus moches prennent davantage d’espace parfois les deux colonnes du texte. Même si la critique se consomme rapidement, frappe parfois le lecteur qui la porte distraitement à sa mémoire quotidienne et éphémère, cousine du prêt-à-porter et du « jeter après usage », elle ressuscite pour fins d’appropriation d’un état des consciences ou d’une vision.


Le cas Lévesque reste un exemple. Au cinéma, il ne se gêne aucunement pour désarçonner, désamorcer ou percer la renommée des héros ou des starlettes les plus en vue. Mais tout n’est pas noir. L’art de la nuance est encore plus difficile et le chroniqueur René Lévesque en use fréquemment. « Ses carnets de cinéma piquaient la curiosité : du style, du mordant, beaucoup de vitriol, le compliment rare », rapporte Pierre Godin, son biographe.


Photo
À la première émission de la série télévisée « Votre choix » à Radio-Canada, René Lévesque et Daniel Johnson sont venus applaudir Félix Leclers, l’artiste qu’ils ont choisi pour animer cette émission. Photo tirée de René Lévesque portrait d’un québécois par Jean Provencher, page 199.


Cet article est le troisième d'une série de quatre.


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