René Lévesque, journaliste pour
Le Clairon de Saint-Hyacinthe 1946-1949 (4)


Par Jean-Noël Dion (1956-2006)
Publié dans le Courrier de Saint-Hyacinthe le 7 novembre 2001.


Après quelques années de distribution montréalaise et québécoise pour Le Clairon, Bouchard consent plutôt à publier un autre journal hebdomadaire Le Haut-Parleur. Le premier numéro paraît le 1er janvier 1950 et le dernier le 22 août 1953. Ce périodique remplace le Clairon-Montréal  et le Clairon-Québec. Le Haut-Parleur est l’organe de l’Institut démocratique canadien et de la Canadian Unity Alliance. C’est un journal d’opinion, très peu ouvert à la publicité, qui défend la liberté de pensée et l’unité canadienne. La politique, tant internationale que nationale et provinciale, occupe une large place. Des chroniques traitent des arts, du cinéma et de la littérature.

René Lévesque ne rédigera aucune chronique pour ce journal. Il travaille toujours pour Radio-Canada puis le réseau canadien lui demande de couvrir la guerre de Corée. Il s’embarque donc pour ce pays en juillet 1951, de nouveau avec le titre de correspondant de guerre. Il sera aussi correspondant spécial pour le Petit-Journal  qui publiera ses articles. Après quelques semaines à l’étranger, il revient au pays où il se voit offrir de participer à La Revue des Arts et des Lettres de Radio-Canada. Du 11 novembre 1951 au 12 octobre 1954, le jeune journaliste s’occupe de la chronique de cinéma. En même temps qu’il travaille à La Revue des arts, le jeune globe-trotter envoie des critiques à la nouvelle Autorité journal établi depuis 1913 à Montréal et qui renaît à la fin de février 1953 avec une formule inédite et une nouvelle équipe sous la gouverne de Gérard Gingras qui occupera le poste de directeur de 1953 à 1955, jusqu’à ce que l’hebdomadaire culturel cesse ses activités. 

René Lévesque rédige sa chronique de cinéma du 28 février au 30 mai 1953. Il ne prépare que quatorze textes plus quelques autres à teneur politique, notamment son reportage sur le couronnement d’Élizabeth II en juin 1953. Claude Benedick, Roger Duhamel, Wilfrid Lemoine depuis octobre 1953, Michel Roy, Paquerette Villeneuve surtout à l’automne 1954, succèdent au futur politicien à la rédaction de la chronique de cinéma.

Alors qu’il commence à L’Autorité, il frappe fort en signalant son dithyrambe pour Ti-Coq  qui semble l’avoir beaucoup impressionné et ému. Il en parle dans deux textes successifs. Il est intéressant de comparer les lignes du critique alors qu’il traite de la pièce (Le Clairon, 4 juin 1948, 11 février 1949) et du film (L’Autorité, 28 février et 7 mars 1953). Un autre article important paru dans cet hebdomadaire sous la plume du jeune annonceur, rend compte d’un papier antisémite de la revue française de cinéma L’Oeil en coulisse (11 avril 1953). Son passage dans les camps de concentration restera toujours gravé dans sa mémoire et son besoin de justice ne pourra que dénoncer de tels propos. La plupart des chroniques de L’Autorité ont pour sujet des longs métrages américains.

L’homme des médias ne fait pas une longue carrière à ce journal d’ailleurs ce dernier est restructuré de nouveau lorsqu’il s’associe avec le Haut-Parleur en août 1953. Le sénateur Bouchard est contraint, pour raison de santé, à fusionner son journal avec L’Autorité.

René Lévesque n’abandonnera jamais le journalisme ni le cinéma. Entré en politique en 1960, il reprendra des chroniques régulières après avoir quitté le Parti libéral en octobre 1967 pour fonder un mouvement souverainiste puis le Parti québécois l’année suivante. Il collabore de nouveau au Clairon de Saint-Hyacinthe en 1969-1970, qui a été dirigé par son ami Yves Michaud de 1954 à 1961. Ce dernier y envoie de temps à autre encore des textes alors qu’il siège à titre de député libéral à l’Assemblée nationale entre 1966 et 1970 avant d’occuper un poste au ministère des Affaires intergouvernementales et de diriger le périodique Le Jour de 1974 à 1976.

En 1969, Le Clairon appartient à Rosario Rajotte. Ce dernier prend un virage éditorial certain et démontre un engagement politique indépendantiste, au désagrément des mentors libéraux qui avaient toujours soutenus ce périodique, tel le député de Saint-Hyacinthe et ministre des Travaux Publics dans le cabinet Lesage, René Saint-Pierre, André Mercure, assureur, Dr Henri Labrie, chirurgien, Roger Garon, vétérinaire et propriétaire de l’entreprise de produits vétérinaires Rogar. Richard Robert, directeur du Clairon à ce moment, raconte que le propriétaire du journal désirait vraiment donner un essor et du prestige à son organe de presse et qu’il n’a pas hésité à aller chercher des « vedettes », tel René Lévesque qui ne pratiquait plus le journalisme à ce temps mais méritait d’avoir une tribune pour parler de l’allégeance « séparatiste » selon les mots de l’époque. Normand Hudon, le caricaturiste, en plus du fidèle Yves Michaud et monsieur Robert complétaient l’équipe de rédaction.

Aux prises avec des difficultés financières, l’hebdomadaire cesse de paraître du 24 mars au 24 avril 1971, puis il est vendu pour être réorganisé avec pour seule politique éditoriale de faire valoir maintenant les nouvelles locales et la publicité. Le périodique sera distribué gratuitement et s’appellera le Nouveau Clairon.
Nommons les directeurs successifs du journal après Michaud : Jean-Guy Brodeur de 1961 à 1965, Richard Robert de 1965 à 1970, André Bouchard en 1970-1971, Pierre Neveu, Normand Gingras en 1971, Guy Gagnon en 1971-1972.

René Lévesque livrera par la suite des articles à d’autres périodiques soit le Journal de Québec et le Journal de Montréal, d’octobre 1970 à octobre 1973, ces dernières chroniques seront publiées plus tard aux éditions Québec/Amérique.

La parution du quotidien indépendantiste Le Jour (février 1974 à août 1976 et février 1977 à janvier 1978) permet aussi au futur député et Premier ministre de participer aux débats et aux événements de l’heure. C’est dans ce journal que paraîtra une critique du film de Michel Brault, Les Ordres, consacré à la Crise d’octobre 1970.

Ses écrits de cette seconde période journalistique traitent peu du monde des arts mais plutôt de l’actualité. À l’occasion, quelques bribes percent comme par exemple lors de son voyage en Europe à l’été 1972 où il affirme que le théâtre français, même contemporain, est une forme d’expression désuète dans notre siècle de cinéma et de télévision. « Chose certaine, reprend-il, une ou deux expériences confirment que le “boulevard”, moindre effort classique des auteurs à succès, se meurt d’ennui et de médiocrité. Ce qu’on peut voir de mieux? Ce bon vieux classique de “Cyrano de Bergerac” auquel on a redonné une miraculeuse jeunesse. Mais de bonnes pièces vraiment marquantes par des auteurs vivants? Sauf erreur, introuvables. C’est vers les autres “médias” qu’inexorablement le talent semble se diriger... »  Voilà un jugement sévère pour la tradition dramatique de la mère Patrie qui a vu naître la Comédie française.

La presse maskoutaine aura donc connu un politicien-journaliste de notoriété nationale tout comme au XIXe siècle alors qu’Honoré Mercier faisait ses débuts au Courrier de Saint-Hyacinthe.


Photo:
René Lévesque, de passage à Saint-Hyacinthe donne, une fois de plus, toute la vigueur de son message à ses partisans venus le rencontrer.
Collection Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe.

Cet article est le dernier d'une série de quatre.

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