Une enfance au cimetière (2)


Par Jean-Jacques Lincourt
Publié dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe le 1er juin 2017.


Comme le veut la tradition rurale et familiale paternelle, les garçons, l’âge de raison venu, participent aux travaux des champs ou aux corvées de la maisonnée.

Mes frères, dès le début des années 1960, prennent donc part aux travaux d’entretien du cimetière. Pour ma part, j’occupe, à partir de l’âge de quatorze ans, mes vacances scolaires à tondre l’abondante pelouse du cimetière.

Mes frères ayant préféré d’autres occupations, je suis le seul des fils qui persévèrera à effectuer ces travaux manuels qui, par ailleurs, me conviennent parfaitement. Le reste de mon temps est consacré à mon éducation au Séminaire de Saint-Hyacinthe.

Les semaines de travail sont presque exclusivement remplies de ces travaux de tonte, sauf les quelques interruptions pour aider mon oncle Georges, l’autre employé du cimetière, qui lui, s’occupe principalement des enterrements et du creusage des fondations pour les monuments. Une excavatrice est appelée selon le besoin pour le creusage des fosses, surtout pour les six pieds.


À partir de l’automne, lorsque la pelouse cesse de croître, je suis le seul employé à assister mon père. Le samedi est souvent une journée choisie par les familles pour la célébration funéraire de leur défunt. Comme c’est encore l’époque où l’enterrement est le moyen presque exclusif de disposition des dépouilles mortelles, il n’est pas rare que nous ayons, le samedi, deux, parfois trois fosses à creuser.

Mon père me disait : « Tibi (surnom que je portais à la maison comme les autres avaient le leur), je donne 20 $ à la pépine; si tu veux creuser la fosse, l’argent est à toi ». Je m’empresse d’accepter et me retrouve donc ces samedis à creuser, à la pelle, une ou deux fosses de quatre pieds de profondeur, les six pieds nécessitant deux hommes ou l’excavatrice. J’assure ainsi grassement mes dépenses personnelles. En ce début des années 1970, un adolescent gagnant 40 $ la journée n’a pas à se plaindre.

J’ai donc, à la fin des années 1960, durant six années, pratiqué ce sain métier de fossoyeur. Mes amis et autres contemporains de la brasserie « Chez Willie », fondée par Willie Lamothe, célèbre chanteur maskoutain, m’appellent Tibi notre ami le fossoyeur (et me le chantent sur l’air de Skippy le kangourou, pour ceux qui connaissent!)

J’apprécie bien ces blagues, car j’aime bien mon métier qui me permet de rester à l’extérieur et poursuivre mon contact avec cette nature qui me nourrit intérieurement. J’aime le calme et la solitude du cimetière ainsi que le grand air qui vivifie. À l’instar de Julien, notre fossoyeur chroniqueur, je peux dire qu’une journée qui débute la pelle à l’épaule, qui se poursuit à déployer les efforts répétés du creusage, puis à s’enfoncer graduellement dans le sol, pelletée après pelletée, n’a pas son pareil. J’ajoute qu’il n’y a rien de tel pour préparer une bonne nuit de profond sommeil réparateur.

Durant cette période, en 1973, mon parcours au Séminaire est terminé et j’arrive à ma majorité. Mon avenir n’étant pas encore clairement tracé après l’obtention de mon certificat de secondaire V, je poursuis mon travail au cimetière et entreprends une autre saison jusqu’au moment où d’autres passions viendront remplacer les premières.

En guise de conclusion, je vous soumets certaines réflexions. Aujourd’hui, la croissance économique continuelle s’étant accompagnée d’un développement urbain à l’avenant, la ville a rejoint la périphérie et parfois, les cimetières. Il n’y a qu’à voir l’étendue de toutes ces localités situées le long de l’autoroute 20 entre Montréal et Québec pour constater ce tentaculaire développement des villes. Les cimetières ainsi devenus partie intégrante du tissu urbain, se transforment en espaces verts très utiles à la préservation d’une certaine qualité du milieu notamment par un apport non négligeable à l’assainissement de l’air et à la lutte aux îlots de chaleur.

Encore faut-il que ces nouveaux espaces verts soient bien pourvus d’une canopée arborée qui est souvent, et là aussi, pour de nombreuses raisons, déficiente. Nonobstant cet aspect urbanistique, la présence d’arbres dans un cimetière donne du caractère aux lieux et procure de nombreux bénéfices.

Ce sont ces questions que j’aimerais porter à l’attention et à la réflexion des lecteurs de cette chronique et éventuellement susciter des actions de valorisation de ces espaces déjà riches en patrimoine matériel et immatériel. J’ai la conviction que le rôle environnemental joué par ces espaces, aussi bien quant à la préservation de la biodiversité et de ses bienfaits que quant à la qualité du milieu de vie des vivants, constitue une excellente raison de plus pour conserver et valoriser ces sites de grande valeur.


Photo:
Cette photo du cimetière montre les arbres plantés en 1978, par l'auteur de l'article. Collection Jean-Jacques Lincourt.


Cet article est le deuxième d'une série de deux.
<< Article 1